Fortune

Les banques privées se tournent vers Londres

Pictet veut doubler ses effectifs dans les trois prochaines années. Une tendance qui suscite quelques craintes quant à l’attractivité de la place suisse

Les banques privées se tournent vers Londres

Fortune Pictet veut doubler ses effectifs dans les trois prochaines années

Une tendance qui suscite quelques craintes quant à l’attractivité de la place suisse

Pictet prévoit de doubler ses effectifs londoniens dévoués à ses activités de gestion de fortune. Soit de les faire passer de 25 à 50 au cours des trois prochaines années. Dévoilé par Financial News, ce projet a été confirmé au Temps par l’établissement genevois cette semaine. «Pour autant, bien sûr, de trouver les personnes correspondant au profil recherché», précise la banque qui rappelle au passage que ses activités de gestion d’actifs emploient 250 collaborateurs dans la capitale britannique.

Si certains craignent qu’en interdisant ce dimanche les forfaits fiscaux, les Suisses ne fassent le jeu de la place londonienne, en poussant de riches étrangers à s’y exiler, les banques suisses, elles, n’ont pas attendu le lancement de l’initiative pour développer leurs activités de banque privée outre-Manche.

Estimé à 1200 milliards de livres (1800 milliards de francs), le marché londonien intéresse toujours davantage les banques suisses actives dans la gestion de fortune. Celles-ci sont notamment attirées par les quelque 400 000 millionnaires que compterait la capitale. Autant de clients potentiels, dont un grand nombre – environ 110 000 – sont des résidents d’origine étrangère («non-dom») au bénéfice d’un statut fiscal spécial leur permettant d’échapper à l’impôt sur leurs revenus générés hors Royaume-Uni.

La plus grande d’entre elles, UBS, gérait plus de 30 milliards de livres depuis son siège londonien à la fin de 2013. Avec un millier d’employés environ. Credit Suisse, de son côté, gérait près de 12 milliards de livres depuis son siège londonien à la fin de 2012 si l’on en croit PAM Insight, une société britannique spécialisée dans les informations sur le marché de la gestion de fortune. Ce à quoi il faudrait ajouter 8 milliards récupérés lors de l’acquisition, en mars 2013, des affaires de gestion privée européennes de Morgan Stanley. Quant à Julius Baer, elle a renforcé ses activités londoniennes en intégrant les affaires non américaines de Merrill Lynch rachetées en 2012.

Si des établissements de plus petite taille, comme Mirabaud et UBP, sont présents à Londres de longue date, d’autres sont arrivés plus récemment. C’est le cas du Groupe Edmond de Rothschild qui a lancé une activité de «Private Merchant Banking» sur les bords de la Tamise en novembre 2013, de Bordier & Cie qui a renforcé sa présence en début d’année. Ou encore de Reyl & Cie qui s’est installée en février 2013.

«Notre présence s’inscrit dans une logique de diversification géographique et répond à notre volonté de nous rapprocher de nos clients, explique la banque genevoise. Londres est un hub financier incontournable dans lequel résident de nombreux entrepreneurs actifs en Asie, au Moyen-Orient, en Russie ou aux Etats-Unis et qui recherchent un partenaire financier capable de les conseiller et de les accompagner dans leurs projets multi-juridictionnels.»

Le développement à l’étranger des banques suisses actives dans la gestion de fortune ne répond toutefois pas à la seule volonté de se rapprocher d’une clientèle toujours plus internationale. Que ce soit à Londres, à Singapour ou au Luxembourg. Il s’agit aussi de se garantir un accès direct à cette clientèle. Car comme le rappelle l’Association suisse des banquiers (ASB), les «grandes mutations des marchés financiers» et les «nouvelles exigences réglementaires» conduisent à la fermeture des marchés étrangers. Ce qui représente un «défi majeur» pour la place financière suisse où «51,3% des actifs sous gestion proviennent de l’étranger», souligne l’association faîtière.

Cette crainte d’isolement, Lombard Odier la partage. «Le vote du 9 février a mis à mal le fragile équilibre des accords bilatéraux en place, et fortement diminué les chances pour les acteurs de la place financière de bénéficier d’un accès libre au marché européen, explique un porte-parole. Les banques suisses sont donc naturellement amenées à développer leurs opérations directement sur le territoire de l’Union européenne (UE).»

Présente à Londres depuis 1973, la banque genevoise compte donc y poursuivre ses investissements afin de développer son réseau d’activités au sein de l’UE. Le nombre de ses collaborateurs – «en augmentation constante depuis cinq ou six ans» pour dépasser la centaine aujourd’hui (activités privées et institutionnelles) – devrait encore augmenter.

En Suisse, où, selon l’ASB, 28 000 personnes travaillent dans la gestion de fortune pour le compte de clients étrangers, la perte d’attrait de la place au profit de Londres inquiète. D’autant que l’Association de banques privées suisses observe depuis une création d’emplois plus vigoureuse à l’étranger. Ses dix membres ont vu leurs effectifs en Suisse passer de 4506 fin 2007 à 4787 fin 2013 (+6,2%) alors qu’ils ont progressé de 1308 à 2187 dans le même temps à l’étranger (+67,2%).

Pour son directeur, Michel Dérobert, cette évolution est principalement due à la qualité des conditions-cadres qui entourent le secteur. «Les banques ont besoin d’un cadre juridique clair et prévisible, clame-t-il. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.» Davantage donc que le statut des «non-dom», ou que la concurrence de Londres, «où la qualité du service dans la gestion privée reste en retard sur la Suisse», le Genevois craint avant tout la manière dont les lois pourraient évoluer à l’intérieur même du pays. Et cela dès ce week-end.

La capitale anglaise compte aujourd’hui près de 400 000 millionnaires

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