LT: Après la nomination en septembre des titulaires des quinze «chaires SFI», dont la responsabilité est d'animer la recherche, le SFI est-il en ordre de marche?

Jean-Pierre Danthine: Oui, d'autant que le Poly de Zurich vient officiellement de prendre la décision de nous rejoindre. Et que nous pouvons annoncer en primeur la venue à l'uni de Zurich du professeur Félix Kübler, en provenance de l'Université de Pennsylvania. Il occupera une chaire SFI à Zurich dès mi-2008.

- Ces chaires donnent plus de moyens financiers aux chercheurs, à condition que leurs travaux fournissent des résultats. Comment cette révolution culturelle a-t-elle été acceptée dans les universités?

- Il y a eu des résistances. Les titulaires des chaires ont été choisis en décembre 2006, mais nous n'avons pu les annoncer qu'en septembre dernier après avoir convaincu nos partenaires. L'Uni de Lausanne a eu un comportement assez exemplaire. Nos propositions ont conduit à adopter de nouvelles règles mettant les chercheurs de toutes les disciplines sur un pied d'égalité. Les difficultés rencontrées par nos universités pour attirer les chercheurs de talent ne concernent pas que la finance. A Genève, les discussions ont été longues, et il a fallu aller jusqu'au Conseil d'Etat.

- Les résistances étaient-elles moins fortes outre-Sarine?

- Non, ce n'était pas plus facile à Zurich. En revanche, l'Uni de Lugano, dont l'histoire est moins ancienne, s'est montrée la plus souple et la plus rapide à s'adapter.

- Le SFI évalue ses chercheurs selon la parution de leurs travaux dans les six revues scientifiques les plus cotées, dites «A». Toutes publient des articles en anglais, et une seule est européenne. Cela a-t-il une influence sur la recherche?

- La langue ne constitue pas un enjeu. Ce qui importe, c'est que les chercheurs publient des idées qui fassent la différence et qui soient reconnues par leurs pairs. Une bonne idée ignorée de la communauté scientifique n'a pas d'avenir. Or, dans notre domaine, la recherche peut non seulement changer la façon de penser, mais aussi faire évoluer la pratique dans l'industrie financière.

- Ces revues A sont-elles infaillibles?

- Elles peuvent commettre des erreurs, dont certaines sont entrées dans la légende. L'article de Black et Scholes sur la valorisation des options, qui a valu à Scholes le Prix Nobel, a été refusé par une de ces revues avant d'être accepté par une autre. Il faut donc rester vigilant.

Toutefois, l'enjeu tient davantage à la composition des comités de sélection de ces revues. Ils sont essentiellement composés d'Américains, qui n'ont pas forcément la même vision que les Européens. Ce n'est pas qu'une question de chauvinisme, mais une vraie bataille sur le plan des idées. Les Etats-Unis font par exemple une large place à une forme de validation économétrique que beaucoup d'Européens considèrent comme primitive. A l'inverse, les Européens ont un goût pour le formalisme mathématique et statistique qui les éloigne parfois trop des questions centrales de la gestion d'actifs et de la finance d'entreprise.

- Les chercheurs formés au SFI trouvent-ils facilement du travail?

- L'industrie s'arrache nos doctorants, ce qui était impensable dans les années 80, et même 90. Certains ont du mal à terminer leur thèse parce que les banques leur demandent de les rejoindre prématurément. L'intérêt de la part des étudiants est également fort. Le master en finance commun aux Universités de Lausanne, Genève et Neuchâtel compte largement plus de 100 inscrits cette année.

J'ajoute encore que nos formations en cours d'emploi, comme cette année sur les produits structurés, remportent un franc succès. Nous allons en lancer de nouvelles sur le courtage des droits de polluer ou encore sur la finance comportementale.

- Votre projet de MBA en «Bank management» est-il toujours à l'ordre du jour?

- Oui. Nous sommes en discussion avec une université américaine de la côte Est. Les premiers cours devraient commencer fin 2009. Par ailleurs, nous achevons la préparation d'un master en finance et gestion de fortune à Lausanne, en partenariat avec une autre université américaine, Carnegie-Mellon (ndlr: Pittsburg, Pennsylvanie).

- En 2006, le SFI a enregistré une perte de 3,4 millions. Qu'en sera-t-il cette année?

- Nous ne sommes pas là pour gagner de l'argent, mais pour financer des chercheurs et des doctorants! Seule notre activité de formation en cours d'emploi («executive education») a pour objectif d'équilibrer ses comptes. C'est-à-dire d'être profitable en général, sauf sur certains produits qui répondent à une demande spécifique de l'industrie. Il en est ainsi du master en finance quantitative que nous lançons à Zurich en 2008 avec l'Uni et le Poly. Placé sous l'égide de Bologne, qui limite les frais d'écolage, ce master sera trop bon marché pour être financièrement rentable.