Les banques suisses accueillent à nouveau l’incontournable clientèle américaine

Gestion de fortune De nombreux établissements ont lancé des entités enregistrées auprès de Washington

Malgré les contraintes, le marché est jugé trop important pour être abandonné

Le temps où les clients américains étaient devenus persona non grata des banques suisses n’aura finalement pas été long. Du moins pour certaines catégories – les plus aisées –, ils vivent un véritable retour en grâce. Pour autant qu’ils soient déclarés et acceptent de voir leurs données transmises à Washington.

A peu près au même moment où les établissements ont commencé à éconduire leurs clients américains, une nouvelle tendance a émergé. Pour une fortune minimale de 750 000 francs – c’est l’un des acteurs les plus accessibles, frais administratifs obligent –, Vontobel dispose d’une offre sur mesure pour les «US Persons», via son entité Vontobel Swiss Wealth Advisors. Filiale de Vontobel Holding existant depuis 2009, elle compte 20 employés et 1 milliard de dollars sous gestion, ce qui en fait le numéro trois en Suisse dans ce segment dont tous les acteurs assurent que les clients sont «100% déclarés».

Alors que nombre de banques se débattent ces jours avec le programme de régularisation américain et le fardeau administratif qu’il entraîne (lire ci-dessous) , d’autres ont imité l’établissement zurichois ces derniers mois. Il existe désormais en Suisse plus d’une soixantaine de ces entités enregistrées à la SEC, le gendarme boursier américain. Cette formule leur permet de servir légalement des clients américains en échange d’une transparence à l’égard des autorités américaines. Avec 5,35 milliards de dollars sous gestion et un peu plus de 1800 clients, UBS Swiss Financial Advisors est numéro un en Suisse. Credit Suisse a en revanche fermé sa structure en 2008. Depuis lors, tous les clients américains sont gérés directement depuis les Etats-Unis, assure l’établissement, qui a écopé d’une amende de 2,5 milliards de francs en juin dernier pour avoir aidé des clients américains à éviter leurs obligations fiscales.

Il y a un peu moins de deux ans, le groupe Syz & Co a également sauté le pas. Basée à Zurich, Syz Swiss Advisors, filiale du groupe, compte trois collaborateurs et environ 200 millions de dollars sous gestion. La banque estime être dans une bonne position pour occuper ce secteur: «Il est plus difficile de créer de telles structures dans des banques qui ont déjà un contentieux avec les autorités américaines», affirme un porte-parole. Pour Vontobel, qui s’est inscrite en catégorie 3 du programme de régularisation américain, c’est aussi un argument supplémentaire. Cette option s’adressait aux établissements considérant pouvoir attester qu’ils ne se sont pas livrés à des activités illégales.

Et pourtant. Pictet représente le troisième plus important acteur dans ce segment en Suisse. La banque genevoise fait également partie des établissements listés dans la catégorie 1, comme Credit Suisse ou Julius Baer, mais son entité existe depuis 2006 et gère 4,3 milliards grâce à une «croissance réjouissante».

Le créneau n’est pas réservé aux banques. C’est justement parce que sa famille, en partie américaine, a connu des difficultés à trouver des services adéquats que Yann Rousset a, lui, lancé une société de gestion pour servir ses compatriotes. A Genève et Zurich, Pilotage Private Wealth compte 80 clients et 400 millions sous gestion.

C’est le cas aussi de Bellecapital, à Zurich, dont le développement est jugé «satisfaisant», et qui enregistre plus de 500 millions sous gestion, principalement pour le compte de grandes familles. C’est un prérequis pour pouvoir effectuer un travail de recherche d’investissement et ne pas se contenter de placer les sommes confiées dans des fonds de placement, précise Curtis Childs, responsable de Bellecapital. De même que pour pouvoir offrir une optimisation fiscale aux clients, ajoute-t-il. Ainsi, les clients disposent en moyenne de plus de 10 millions de dollars, mais la société entre en matière dès 2 millions. «Un client dont les actifs sont déclarés peut choisir librement son conseiller financier dans n’importe quelle région du monde, il faut donc être concurrentiel et montrer des performances solides», ajoute Curtis Childs. Yann Rousset renchérit: «Les marges diminuent, mais ce n’est pas propre à la clientèle américaine. On verra ce phénomène avec la gestion de fortune déclarée en général.»

Presque tous les acteurs contactés reconnaissent qu’il faut vivre avec des coûts plus élevés engendrés par les règles de conformité et les multiples formulaires à remplir. Mais le système permet également de démarcher librement et légalement les clients sur le territoire américain. «Aux Etats-Unis, les règles sont strictes, mais elles ont l’avantage d’être claires», explique le porte-parole de Syz, qui vise les clients déjà en Suisse et les résidents des Etats-Unis à démarcher sur place.

«Ce segment est particulièrement transparent, car la documentation exigée par la SEC va bien au-delà de ce que demandent les autres régulateurs, souligne Roger Groebli, responsable de Reyl Overseas, une structure mise en place fin 2011 et qui gère 150 millions. Ces informations portent notamment sur la stratégie d’investissement, la tarification, etc.». Installée à Zurich, cette filiale de la banque Reyl & Cie dispose de sa propre entrée, séparée de la banque, une condition imposée par le régulateur pour ces entités.

La SEC n’est pas seule à avoir accès à cette montagne d’informations. Le client qui souhaite comparer les offres peut consulter une grande partie de ces données sur le site du gendarme boursier américain. Une pratique qui tranche avec les habitudes des banques, dont certaines en Suisse rechignent encore à donner les montants de leurs avoirs sous gestion.

Les opportunités sont trop intéressantes pour s’en offusquer. «Les Etats-Unis représentent le plus grand marché de gestion de fortune au monde. Les clients sont généralement très sophistiqués, habitués à la gestion discrétionnaire et prêts à payer pour cela», reprend Syz. De fait, Boston Consulting Group évalue à 48 000 milliards de dollars la fortune globale des Américains dans son rapport 2013. De cela, 800 milliards sont placés à l’étranger, en premier lieu dans les îles des Caraïbes. Or, la Suisse est loin de profiter pleinement de cette manne. «Au total, l’équivalent de 30 milliards de francs est actuellement géré en Suisse pour le compte de clients américains. Ce montant prouve que les clients sont intéressés par le style de gestion que nous proposons en Suisse. Même si les banques basées aux Etats-Unis sont très compétentes, leur façon d’investir est très tournée vers leur propre pays alors que nous envisageons une gestion beaucoup plus diversifiée géographiquement», ajoute Roger Groebli, de Reyl Overseas.

«Aux Etats-Unis, les règles sont strictes, mais elles ont l’avantage d’être claires»