Près de six ans après les prémisses de la crise financière, certains hauts responsables planchant sur le nouvel ordre financier ont voulu privilégier le message optimiste. «Les pièces du puzzle finissent toujours par être rassemblées parce que le monde a besoin de services bancaires», veut croire Stefan Ingves, gouverneur de la banque centrale suédoise. La preuve? «Regardez les banques suédoises», a souligné celui qui est aussi président du Comité de Bâle sur la supervision bancaire, en référence à la crise des années 1990 en Scandinavie.

Pourtant, l’heure est encore au façonnage d’un cadre réglementaire cohérent, permettant d’éviter qu’une crise financière semblable à celle de 2008 vienne de nouveau secouer le monde. Un sujet décortiqué la semaine dernière par des responsables de grandes banques européennes, des régulateurs et des experts lors d’une conférence organisée par l’hebdomadaire britannique The Economist à Paris. La banque azérie Pasha y avait convié des journalistes, dont Le Temps.

L’Europe a déjà «fait beaucoup» pour rendre «le secteur bancaire stable et dynamique», a déclaré en introduction Michel Barnier, commissaire européen responsable du Marché intérieur et des services. «Depuis trois ans, la Commission a proposé une trentaine de textes de régulation financière, qui représentent l’intégralité des mesures décidées en commun au niveau du G20», a rappelé le Français, distribuant à son auditoire un récapitulatif de ces chantiers et de leurs avancées. Une façon aussi de montrer que l’Europe n’est pas encore «au bout du chemin».

Un chemin dont les banques, elles, tardent justement à voir la fin. «Nous devons rapidement clore le débat sur la régulation, faire ce que nous aurons décidé de faire et aller de l’avant», a martelé V. Shankar, directeur général de Standard Chartered pour l’Europe, le Moyen-Orient, l’Afrique et l’Amérique.

L’incertitude réglementaire pose des problèmes. D’autant que nombre de pays se lancent dans leurs propres projets, ont observé certains responsables bancaires. «Si chaque régulateur construit son château de sable dans son coin, nous allons avoir des problèmes ces prochaines années», s’est inquiété Stephan Leithner, membre du conseil d’administration et du comité exécutif de Deutsche Bank. De son côté, Anthony Brown, directeur de l’Association des banques britanniques (BBA) a reconnu qu’il y avait eu des lacunes dans la réglementation avant la crise. Mais, pour le lobbyiste, il faut penser aux conséquences, en Europe et ailleurs, et garder à l’esprit la compétitivité des établissements. Il a pris l’exemple de la taxe sur les transactions financières: «Cela risque de fragmenter le marché unique puisque tous les pays ne sont pas d’accord pour l’introduire», a-t-il argumenté.

La question du décalage entre les pays et les réglementations locales n’a pas non plus échappé à Michel Barnier. Il a évoqué la mise en œuvre de Bâle III – sur laquelle l’Union européenne s’est mise d’accord au lendemain de la conférence – qui doit encore être validée par les Etats membres. A ce propos, il a souligné qu’«en appliquant ces règles aux 8200 banques européennes, nous posons les bases d’un «single rulebook» qui constitue notre meilleure arme contre les risques de fragmentation du marché ­unique».

Un argumentaire qui n’a pas calmé toutes les craintes. De fait, en plus des règles qui s’appliqueront à l’ensemble de l’Union européenne, il existe d’autres projets. A l’échelle de la zone euro, Juan Rodriguez Inciarte, membre exécutif du conseil d’administration et vice-président de la stratégie du groupe espagnol Santander, a salué la mise en place de l’union bancaire, des initiatives qui permettent d’assurer que les règles soient les mêmes pour les acteurs bancaires du continent.

Mais, à l’échelle du continent, plusieurs pays planchent en parallèle sur leurs propres réglementations, notamment en ce qui concerne la séparation des activités de banque d’affaires et de banque de détail (lire ci-dessous). Pour certains analystes, le fait que la France, par exemple, mette en place sa propre loi bancaire sans attendre que l’Europe se décide risque de faire dérailler le projet européen, plus ambitieux en matière de stabilité financière. «Ces initiatives font désordre, juge de son côté Nicolas Véron, économiste de l’institut Bruegel à Bruxelles. Au niveau européen, la priorité a été mise sur l’union bancaire et c’est une bonne chose. La question de la séparation des activités est importante, mais elle est moins urgente», a-t-il soutenu. «Pour les grandes banques actives dans de nombreux pays, le fait que les règles diffèrent a un impact potentiellement très important pour le modèle d’affaires. Mais il faut relativiser: cela a toujours été le cas. Ce sont plutôt les initiatives d’harmonisation qui sont nouvelles», a ajouté l’économiste.

Inquiétude ou non, «il faut accepter que les règles du jeu aient changé», a souligné Stefan Ingves. Pour le gouverneur de la banque centrale suédoise, les banques doivent évaluer quels modèles restent viables dans les conditions actuelles pour continuer à être rentables. Savoir comment créer de la richesse, c’est justement un domaine dans lequel le secteur privé excelle, selon le Suédois.

Parmi tous les banquiers présents, aucun n’a osé s’exprimer contre la hausse des exigences en capital. Au contraire. Par contre, ils ont vu un certain nombre de failles dans les projets en cours.

Les plus virulents à l’égard de la réglementation n’ont en réalité pas été forcément des banquiers. Sans nier le besoin d’encadrement du secteur, ces initiatives ont engendré «des milliers de pages» à scanner par les juristes des banques et contraignent les banques à «dépenser des milliards», a asséné Peter Grauer, président de Bloomberg.

On en fait trop, pour certains. Pour d’autres, à force de mettre l’accent sur certains thèmes récurrents – la séparation ou non des banques universelles –, on oublie des pans essentiels. Ainsi, malgré les intenses discussions sur la réglementation, la gestion du risque a été laissée de côté, selon Juan Rodriguez Inciarte, de Santander. C’est pourtant un facteur clé du succès d’un établissement, sa pierre angulaire, et la façon dont on peut distinguer les banques solides de celles qui le sont moins, a-t-il souligné. Il faut se demander comment est géré le risque, si la structure incite à prendre des risques, etc., a-t-il insisté. Philippe Wahl, directeur général de La Banque Postale en France, s’est, lui, attaqué au «shadow banking» (ou finance de l’ombre), oublié de la réglementation et qui pose pourtant, selon lui, le plus grave risque pour le système. Ces intermédiaires financiers qui ne sont pas des banques «représentent 40% des actifs gérés dans la finance mondiale, sont moins régulés et croissent». Pour le Français, «nous savons d’où viendra la prochaine crise. La question est de savoir si nous agirons ou non», a-t-il prévenu.

«Nous devons rapidement clore le débat surla régulationet aller de l’avant»