Après trois années de vaches maigres, une éclaircie se profile pour les banques de gestion de fortune cette année. Lors de sa rencontre annuelle à Berne, l'Association des banquiers privés suisses (ABPS) s'est voulue optimiste. «Après avoir connu une année 2003 encore mitigée, la gestion de fortune entame une année 2004 qui s'annonce plus positive», a déclaré Ivan Pictet, associé-gérant de Pictet & Cie.

Les bénéfices avaient reculé de 35% en 2001 et de 25% en 2002, pour afficher une croissance latérale (0%) l'an dernier. Depuis le 3e trimestre 2003, la rentabilité des banquiers privés va en s'améliorant. En 2004, les bénéfices progresseront en moyenne de 15 à 20%, estime Ivan Pictet. Explication: la bonne maîtrise des coûts, qui ne seront qu'en légère hausse cette année, de 4% à 6%, tandis que les produits devraient augmenter de 8% à 10%, tirés par la hausse des commissions.

La reprise boursière et les apports de fonds plus prononcés de la clientèle gonfleront la masse sous gestion de l'ordre de 10% en 2004. «La croissance du net new money (soit l'argent de clientèle nouvellement acquis, net des sorties d'avoirs) devrait atteindre 3 à 4%», estime Ivan Pictet, signe de bonne santé des marchés de la gestion helvétique de patrimoine.

Ivan Pictet avertit toutefois que «cette vision positive est en partie dépendante d'une stabilisation du dollar». L'an dernier, l'euro s'est envolé de 20% contre le dollar, tandis que le franc suisse gagnait 10% contre le billet vert. Si ce dernier poursuit sa chute, le portefeuille en dollars d'un investisseur européen connaîtra une érosion de performance. Exemple: pour 100 euros placés aujourd'hui à 130 dollars, une performance de 15% à 150 dollars ne signifierait plus que 7% en euros, si entre-temps le dollar a reculé à 1,4 pour 1 euro.

L'amélioration de rentabilité intervient après une baisse prolongée des marchés qui avait incité les banques du secteur à une discipline des coûts les menant à réduire leurs effectifs de 10% ces deux dernières années. Certains, comme les banques privées genevoises Lombard Odier & Cie et Darier Hentsch & Cie, ont supprimé 22% des effectifs (450 postes) depuis leur fusion en juillet 2002. L'environnement réglementaire – tant suisse qu'imposé de l'extérieur – s'était durci, faisant exploser les coûts, en particulier informatiques. Enfin, l'intérêt accru des clients privés pour le on shore banking, soit la gestion de leur patrimoine au pays de domicile, a posé un nouveau défi, illustré notamment par l'amnistie fiscale italienne, qui a permis de rapatrier 50 milliards d'euros vers l'Italie, dont presque 60% en provenance de la Suisse.

Côté rémunérations, les cadres de la gestion privée ne peuvent pas encore rêver de bonus substantiels, selon Ivan Pictet: «Il faut attendre une amélioration plus marquée des résultats.» Il indique que les rémunérations se comparent actuellement à celles connues durant 1997-1998. «En somme, les trois années de hausse ont été effacées, de même que les trois années de baisse».

Se faisant l'écho de Pierre Mirabaud, président de l'Association suisse des banquiers, Konrad Hummler a par ailleurs exprimé son mécontentement au sujet de la surréglementation qui affecte le métier. Selon l'associé de la banque Wegelin & Cie, un banquier privé suisse consacre environ 30% de son temps à des questions touchant la réglementation. Il cite 23 lois, ordonnances et autres directives intervenues en 2003 ou en projet pour 2004. «Au final, cet excès de réglementation semble avoir pour unique fonction l'Ass covering, c'est-à-dire la volonté de se couvrir contre tout reproche d'erreur», dit Konrad Hummler, qui pour un banquier privé ne mâche pas décidément pas ses mots.

Avec l'entrée en vigueur, prévue en janvier prochain, de l'accord sur la fiscalité de l'épargne, la place financière doit installer un système complexe pour la retenue d'impôt sur les intérêts de l'épargne européenne. «Nul ne sait si ce système sera efficace et s'il atteindra son but, commente Christian Rahn, associé de Rahn & Bodmer, mais il est déjà certain qu'il sera fort coûteux pour nos banques.»