Energie

Des barrages comme polices d’assurance

La mise en vente d’une partie du portefeuille hydroélectrique d’Alpiq fait jaillir des idées pour assurer la viabilité financière des barrages. L’une d’elles consiste à payer les producteurs, non plus pour turbiner régulièrement, mais pour garantir la sécurité d’approvisionnement du pays

Comment sauver les barrages suisses dont l’exploitation est devenue déficitaire à cause de l’effondrement du prix de gros sur le marché européen de l’électricité? La question agite les esprits depuis la décision d’Alpiq, le 7 mars, de mettre en vente 49% de son portefeuille hydroélectrique réparti dans 18 d’installations.

Et si on reconsidérait le rôle des barrages pour leur donner un autre type de valeur marchande? C’est l’idée défendue par Dominique Candrian, partenaire d’EIC, société de gestion de fortune basée à Zurich spécialisée dans l’énergie. «La plupart des pays européens mettent en place des systèmes de secours, soit des réserves de capacité de puissance électrique, pour pouvoir pallier à une pénurie momentanée de courant, constate-t-il. La Suisse devrait faire de même et valoriser ses barrages en les considérant comme une police d’assurance d’approvisionnement du pays en cas de problème».

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Alors que les Chambres fédérales s’apprêtent à avaliser une aide à l’hydroélectricité de 120 millions de francs pour éviter à Axpo, Repower, et Alpiq de continuer à s’enfoncer dans les chiffres rouges, d’autres formes de sauvetage commencent à être discutées.

Des réserves d'eau moins importantes qu'avant

La valorisation économique des barrages a changé au cours des décennies. Source quasi exclusive d’électricité pour accompagner la montée en puissance de l’industrie suisse dans les années 1960, ces réserves d’eau ont perdu un peu de leur importance avec la mise en place, dans les années 1970, d’un réseau de réacteurs nucléaires, dont le premier, Mühleberg, va bientôt entrer en phase de désaffection.

Dès les années 1980 le modèle économique des barrages s’est tourné de plus en plus vers l’étranger en fournissant de l’énergie dite de pointe à un prix très élevé durant les pics de consommation au cours d’une journée ou selon des besoins saisonniers. Cette poule aux œufs d’or s’est tarie dès 2008 avec la crise économique, mais surtout en raison de la transition énergétique, européenne en général et allemande en particulier, qui a conduit à l’injection prioritaire dans le réseau des nouvelles énergies renouvelables (éolien, photovoltaïque). Les pics de consommation qui faisaient la richesse des producteurs suisses d’hydroélectricité se sont tassés.

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Cette mutation aboutira, à terme, à une décentralisation de la production, les consommateurs devenant eux-mêmes en partie producteurs grâce au photovoltaïque. Un rééquilibrage local entre production et consommation, en tout temps nécessaire pour stabiliser le réseau de distribution, sera plus facile à mettre en place. «En Allemagne aujourd’hui, lorsqu’on vous vend une installation solaire on vous propose aussi des batteries pour stocker l’énergie», relève Dominique Candrian.

Les barrages seront-ils inutiles?

Logiquement, le rôle de stockage destiné à absorber les pics de consommation, assuré aujourd’hui par les barrages, le sera demain par des batteries. Dévalorisés avec la disparition du modèle commercial qui a fait leur succès, les barrages seront-ils inutiles?

Certains imaginent, avec le pompage-turbinage hydroélectrique (Nant de Drance, Hongrin-Léman), une nouvelle ère de valorisation permettant de combiner les lacs d’accumulation avec les surplus d’éolien ou de photovoltaïque. D’autres, comme Dominique Candrian, ne croient pas à cette reconversion.

Par contre, la Suisse et l’Europe auront toujours besoin de réserves de capacité pour affronter des coups durs, comme un hiver très froid sans vent ou l’arrêt simultané de plusieurs centrales nucléaires en France. Une partie des barrages suisses pourraient donc être valorisés comme une sorte de police d’assurance contre tout black-out.

La sécurité d’approvisionnement ayant davantage de valeur que le kWh hydroélectrique négocié à la bourse EEX de Leipzig un jour de fort vent et de grand ensoleillement, l’hydraulique suisse retrouverait un modèle d’affaires rentable. Dominique Candrian estime que cette réserve stratégique, à mettre aux enchères entre les «stockeurs», coûterait 200 millions de francs par an, à reporter sur le consommateur à raison de 0,3 centime le kWh facturé au client final.

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