Energie

Barrages suisses, l'heure du grand marchandage

L’annonce d’Alpiq de vendre une partie de ses ouvrages de production suscite déjà quelques convoitises

Le 7 mars, Alpiq, qui domine avec le zurichois Axpo la production suisse et le marché de gros de l’électricité, a jeté un pavé dans la mare.

A l’occasion de ses résultats annuels, une nouvelle fois dans le rouge à hauteur de 830 millions de francs, le groupe, né de la fusion du romand EOS et du soleurois Atel, a annoncé l’intention de vendre près de la moitié de ses participations dans les barrages hydroélectriques.

De grands ouvrages, parmi lesquels Grande-Dixence, Emosson, Salanfe, l’Hongrin, qui font la fierté des bâtisseurs autour du château d’eau helvétique, sont touchés. Les barons de l’électricité, longtemps décriés en Valais au moment des négociations autour des concessions d’exploitation et de l’octroi des droits d’eau, constatent qu’ils sont fauchés.

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Deux sociétés électriques vaudoises déjà intéressées

Un long processus de transfert de propriété se met en place, alors que les premières discussions d’Alpiq avec les investisseurs intéressés n’ont pas encore débuté. Plusieurs observateurs pensent qu’il faudra attendre l’automne pour savoir qui achètera quoi. Un grand marchandage commence.

La valeur des actifs mis en vente est représentée principalement par la garantie d’accès à l’électricité produite à un prix largement supérieur au marché européen. Personne n’avance de chiffres, mais l’estimation de la part de 49% mise en vente varie entre quelques centaines de millions et plus d’un milliard de francs.

Pour l’heure, en Suisse romande, deux sociétés électriques vaudoises, Romande Energie (RE) et les Services industriels lausannois (SIL) ont déjà déclaré publiquement leur intérêt à entrer en matière. Les Services industriels genevois (SIG) n’ont pas encore pris position, et Alpiq se refuse à dévoiler qui a manifesté un intérêt et sous quelle forme.

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Les contours de l’offre d’Alpiq ne sont d’ailleurs pas très clairs. Le groupe dit mettre en vente jusqu’à 49% de son portefeuille hydroélectrique réparti dans 18 installations. La puissance de production dont dispose Alpiq représente 2700 Mégawatts, et l’énergie fournie annuellement totalise 5 milliards de kWh.

Des participations directes par l’achat d’actions placées dans un pot commun peuvent aussi être combinées avec des contrats d’achat d’électricité à long terme au prix de revient. L’investissement n’est aujourd’hui pas rentable puisque le prix du kWh sur le marché de gros européen se situe à 2,8 centimes, alors que le prix de revient des installations d’Alpiq se monte à 6,5 centimes.

Alpiq n’a pas définitivement exclu la vente de telle ou telle participation dans un barrage, mais le groupe juge cette solution trop compliquée. Elle a pourtant la préférence de Suzanne Thoma. La patronne des Forces motrices bernoises (FMB), dans une récente interview à la NZZ am Sonntag, explique qu’une simple participation financière ne l’intéresse pas, contrairement à la possibilité de détenir la majorité d’un barrage pour en contrôler l’exploitation.

Elle ne cite aucun nom mais on peut penser à la Grande-Dixence, où il suffirait qu’Alpiq cède 37% du capital dont elle détient 60%, pour que FMB devienne majoritaire.

Le marché de l'énergie hydraulique menacé de distorsion 

La décision d’Alpiq a surpris et soulève un vaste débat sur le régime idéal de propriété des grandes installations hydroélectriques. Kurt Rohrbach, président de l’Association suisse des électriciens (ASE), s’en étonne. «Cela fait plusieurs années que l’ASE clame que l’énergie hydraulique est menacée par une forte distorsion du marché. Je suis donc surpris que des gens se disent aujourd’hui surpris par l’annonce d’Alpiq».

Guy Mustaki, président de RE, confirme l’intérêt du groupe vaudois pour une partie des actifs mis en vente par Alpiq. Une concertation entre les actionnaires d’EOS Holding (actionnaire à hauteur de 31,4% d’Alpiq), qui comprennent RE, SIG, Groupe E, SIL, et les Forces motrices valaisannes, aura certainement lieu prochainement. «Chaque actionnaire d’EOS Holding doit mener sa réflexion propre, mais les distributeurs suisses d’électricité, qui disposent encore de clients captifs, sont mieux positionnés que des investisseurs étrangers pour s’intéresser aux actifs mis en vente par Alpiq», souligne Guy Mustaki.

La réalisation de la deuxième étape d’ouverture du marché suisse de l’électricité, qui a déjà été repoussée deux fois jusqu’en 2019, est aujourd’hui gelée. De ce calendrier, à caler sur l’agenda européen, dépend le niveau du risque financier que prendront les investisseurs qui disposeront plus ou moins longtemps des clients captifs représentés aujourd’hui par les ménages.

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Jean-Yves Pidoux, directeur des SIL, pense qu’il est urgent d’attendre. «Si Doris Leuthard lançait maintenant la deuxième étape, elle se heurterait à un barrage politique à gauche comme à droite. Mais l’enterrement du projet, dans un contexte de marché européen de l’énergie électrique peu liquide, dépend finalement des intentions de l’Union européenne dans le cadre des discussions sur l’extension des accords bilatéraux».

Les SIL sont néanmoins intéressés, selon Jean-Yves Pidoux, à acheter une quantité variant entre 100 et 200 millions de kWh par an basés sur les actifs d’Alpiq «afin d’améliorer la sécurité d’approvisionnement à long terme».

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