Ce devait être le jour de la grande annonce de BAT. La multinationale de la cigarette avait prévu d'exposer vendredi à ses employés et à la presse sa réorganisation en Suisse, suite à sa fusion avec Rothmans/Burrus. Mais les révélations publiées par les journaux ces derniers jours ont émoussé l'intérêt du message. Sans compter que l'annonce de vendredi avait une portée limitée: les détails du plan social ne seront dévoilés aux représentants du personnel que mardi prochain.

Comme nous l'avions mentionné vendredi, la fermeture du site de production de cigarettes de BAT à Genève se traduira par 27 licenciements. Il s'agit, selon le groupe, du scénario le plus «optimiste», fondé sur l'hypothèse que tous les employés de la production concernés acceptent un poste à Boncourt (JU) où seront créés 87 emplois. «Quand on sait que les employés genevois gagnent plus que leurs collègues jurassiens, on imagine les problèmes que cela risque de poser», observe Cyril Perret, du syndicat Actions-Unia.

La nouvelle BAT comptera 510 postes de travail contre 612 aujourd'hui, soit une réduction d'une centaine de postes. Le plan social prévoit que 39 engagements temporaires ne seront pas reconduits et table sur 36 retraites anticipées.

Le groupe conservera la totalité de son équipe de 250 personnes à Genève jusqu'en juin 2000. La nouvelle organisation des départements administratifs et du marketing à Lausanne sera mise en place par étapes à compter de la mi-août 1999. L'effectif actuel d'une quarantaine de personnes devrait passer de 90 à 100, une fois la fusion consommée. Paul Hiltermann, directeur général de Burrus et futur patron de BAT Suisse, estime que ce sont les critères financiers (coûts de production et coûts d'un éventuel transfert notamment) qui ont amené le groupe à préférer Boncourt. Avec Olli Gräsbeck, actuel directeur de BAT Suisse, il confirme que quitter le Jura aurait obligé le groupe à rétrocéder des allégements fiscaux accordés à Burrus pour les années passées. «Un montant significatif» selon les deux hommes, que l'on peut estimer entre 20 et 80 millions de francs. Nos interlocuteurs signalent que BAT n'a pas pu informer plus tôt ses employés (qui ont dû attendre six mois après l'annonce de la fusion pour savoir ce qu'il adviendrait d'eux) «car la ratification du choix de Boncourt et de Lausanne par les actionnaires n'a eu lieu que lundi dernier à Londres».

Les détails des avantages fiscaux, qui seront accordés par le Jura et Vaud dans le cadre du gentleman's agreement signé par les trois cantons, n'ont pas été dévoilés. «Ils ont été accordés pour une période significative», se borne à répondre Olli Gräsbeck.

Quant aux négociations amorcées un temps avec le canton de Lucerne (avant que celui-ci ne refuse d'entrer en matière en raison du pacte intercantonal romand), le duo de managers, rencontré vendredi, dégaine une réponse toute prête: «C'était juste pour comparer les offres fiscales en Suisse. Nous n'avons jamais été en réelle négociation avec Lucerne». Une cigarette décidément difficile à avaler. Tout comme le sont les méthodes de communication du groupe qui n'aura pas organisé de conférence de presse en bonne et due forme pour informer les médias de sa restructuration.

«Il faut tirer les enseignements du départ de BAT», affirmait vendredi Carlo Lamprecht. Le conseiller d'Etat genevois n'en démord pas: l'accord fiscal n'était pas équitable et Genève n'avait pas les mêmes armes que les autres cantons pour attirer ou retenir la multinationale. Un dossier où il s'opposait à Micheline Calmy-Rey, sa collègue en charge des Finances. S'il était d'accord sur le principe, Carlo Lamprecht ne l'était pas sur le contenu du pacte lui-même, tient à préciser Micheline Calmy-Rey par rapport à l'interview qu'elle nous a accordée dans notre édition de vendredi.

Jean-François Roth, le conseiller d'Etat jurassien en charge de l'Economie, souligne que si Boncourt l'a emporté c'est grâce à la compétitivité de l'usine Burrus. «L'entreprise s'est bien battue en montrant aux consultants chargés de l'évaluer que ses coûts étaient moindres et l'outil de production moderne. De plus, il y a un environnement politique plus favorable dans notre canton pour ce genre d'activités industrielles.»

Jean-François Roth conclut: «En neutralisant les critères fiscaux, on peut empêcher les firmes de jouer un canton contre un autre. Reste que le pacte fiscal intercantonal avait pour but que les trois sites puissent conserver leurs emplois: en ce sens, nous avons échoué.»