La bataille de l’euro

La Banque centrale européenne a lancéune série de mesures pour faire baisser la monnaie unique. L’institution veut également relancer le crédit et, ainsi, stimuler une croissance toujours molle. Décryptage

Il y a deux semaines, la Banque centrale européenne (BCE) a sorti l’artillerie lourde. En août 2012, alors que la zone euro était au bord de l’éclatement, les mots avaient suffi. Une petite phrase bien sentie de son président Mario Draghi«Nous ferons tout ce qui est nécessaire pour préserver l’euro» – avait remis de l’ordre dans les marchés.

Presque deux ans plus tard, confrontée à un euro trop fort face au dollar, à la menace d’une déflation et à une économie morose, l’institution a dû se résoudre à agir. Et elle l’a fait dans une ampleur qui a surpris, étalant un arsenal de mesures dont certaines n’ont jamais vraiment été testées auparavant.

Dès lors, on ne peut plus penser que la politique monétaire de la BCE est moins active et moins expansive que celle de la banque centrale américaine, la Fed, qui a injecté des milliards de dollars pour relancer son économie, estime Jean-Claude Trichet. L’ancien président de l’institution basée à Francfort (le siège sur la photo) s’exprimait la semaine dernière lors d’une conférence à la Fondation Jean Monnet à Lausanne. Il s’agit, pour le Français, d’une «erreur de perception».

Deux semaines plus tard, alors que la Banque nationale suisse va ce jeudi en prendre acte pour la conduite de sa propre politique monétaire, les experts ont eu le temps de décrypter les mesures. Et d’estimer les chances de réussite de cette nouvelle boîte à outils censés répondre à plusieurs menaces.

D’abord, celle d’un euro qui s’obstine à s’apprécier contre le dollar. Et ce, alors que l’économie américaine se porte mieux que celle d’une zone euro encore fragilisée par la crise de la dette et freinée par les politiques d’austérité. La Fed, avec ses mesures pour stimuler son économie, pousse le billet vert à se déprécier.

Comme la Suisse en fait l’expérience depuis quelques années déjà avec sa propre monnaie, l’euro fort pose deux problèmes. Il empêche d’abord les exportateurs européens d’être compétitifs. Ensuite, la monnaie unique, qui vaut en ce moment 1,36 dollar, rend les importations toujours moins chères. Si cela ravit les consommateurs, cela empêche l’inflation de revenir à un niveau sain. En mai dernier, elle atteignait 0,5%, alors que la BCE considère que son niveau optimal pour une économie est «proche, mais en dessous de 2%». Au-dessus de ce seuil, l’inflation risque de s’emballer, notamment sous l’effet de l’indexation des salaires. Au dessous, il pourrait déclencher une chute successive des prix et donc une spirale déflationniste. «Faire baisser l’euro est la manière de stimuler la croissance et l’inflation la plus rapide», rappellent d’ailleurs des économistes de la société de gestion AllianceBernstein.

La BCE a commencé par réduire son taux d’intérêt. C’était la mesure la plus attendue. De 0,25%, il est passé pour la première fois à 0,15%, son niveau le plus bas dans l’histoire de la monnaie unique. Il a désormais atteint sa limite inférieure, a précisé Mario Draghi lors de la conférence de presse qui a suivi la réunion des gouverneurs. L’institution espère ainsi que les ­investisseurs vendront de l’euro contre d’autres monnaies qui leur «rapportent» davantage parce qu’elles ont des taux d’intérêt plus élevés.

L’Italien est même allé plus loin en modifiant également le taux qui rémunère les placements des banques auprès de la banque centrale. Il a abaissé ce taux de dépôt à – 0,1%, introduisant pour la première fois un taux négatif. L’idée? Inciter les banques à utiliser leur argent au lieu de le confier à la BCE. Car si la réglementation les oblige à déposer des réserves, le montant minimum est aujourd’hui largement dépassé. Les établissements doivent déposer toutes les liqui­dités qu’ils n’utilisent pas auprès d’une banque centrale, un peu comme un particulier dépose son argent dans une banque commerciale. Ils le font par crainte de n’avoir plus assez de liquidité, comme lors de la crise financière.

«Il est probable que la mesure fonctionne, car les grandes banques ne voudront pas payer pour déposer leur argent auprès de la banque centrale, même avec un aussi petit pourcentage de – 0,1%», estime Valérie Lemaigre, chef économiste à la Banque Cantonale de Genève (BCGE). Là aussi, la banque centrale espère que les banques chercheront à investir dans d’autres devises pour affaiblir l’euro, selon l’économiste. Mais ce n’est pas tout: «La BCE veut que les banques utilisent les fonds qu’elles ont à disposition. Comment voulez-vous faire repartir la croissance et investir si l’argent n’est pas utilisé? L’argent doit travailler, servir à construire quelque chose de nouveau», ajoute Laurence Kubli, gérante de fonds chez Swiss and Global AM à Zurich.

Si cette décision est apparue d’abord comme la plus spectaculaire, elle n’est pas la plus importante aux yeux de nombreux experts. Celle qui attire désormais tous les regards consiste en un programme de prêt aux banques. Celles-ci pourront puiser des fonds à des taux très bas auprès de la banque centrale à une condition: qu’ils servent à financer des prêts à des petites et moyennes entreprises. Les problèmes d’accès au crédit ­inquiètent grandement la banque centrale, selon les économistes. D’où ces financements «ciblés», qui répondent à l’acronyme TLTRO et fonctionneront en deux phases. En septembre et en décembre ­prochains, les banques pourront emprunter jusqu’à 400 milliards d’euros au total. Dans une seconde phase, les banques pourront emprunter à six occasions différentes, entre mars 2015 et juin 2016, en fonction des prêts qu’elles auront déjà accordés.

Fin 2011 et début 2012, la BCE avait offert des prêts illimités à taux bas et sans conditions aux banques. «Il s’agissait alors de répondre aux problèmes qu’elles rencontraient pour obtenir suffisamment de liquidité. Les banques ne voulaient plus se prêter entre elles. Aujourd’hui, l’écueil est différent: elles ont assez de liquidité mais elles ne prêtent pas assez aux entreprises, ce qui empêche la croissance de repartir», explique Valérie Lemaigre. Et en particulier dans les pays de la périphérie. Si les gou­vernements peuvent à nouveau emprunter à des taux relativement bas, ce n’est pas le cas des petites et moyennes entreprises. Alors que ces dernières peuvent obtenir des prêts à moins de 4% en Allemagne, elles doivent payer 6% dans les pays de la périphérie. «C’est cet écart que la BCE veut faire disparaître, car il crée un problème de compétitivité entre ces entreprises, qui ne sont pas sur un pied d’égalité», explique Laurence Kubli.

Le «paquet» de la BCE comprend d’autres interventions. L’une d’elles a pour but d’augmenter la masse monétaire en circulation, ce qui, espère-t-elle, stimulera l’inflation. C’est ce que l’institution appelle dans le jargon la fin de la «stérilisation» de certaines opérations, en l’occurrence les rachats de dettes souveraines, qui ont eu lieu entre 2010 et 2012. Jusqu’à présent, elle achetait des titres, par exemple à des banques qui, ensuite, devaient garder ces fonds dans des dépôts. Ainsi, la banque centrale voulait éviter que les fonds soient déversés dans le système et ne créent de l’inflation. Un problème qu’elle ne craint plus. Car le ­troisième mal qui, aujourd’hui, ­menace la zone euro et taraude les grands argentiers, c’est la déflation.

Enfin, la BCE a promis de se pencher sur un plan de rachat de titres dits «ABS». Ces produits sont généralement des emprunts d’entreprises qui sont «adossés» à des actifs tangibles (immeubles ou machines). Ce, aussi pour aider les PME, même si ce marché reste petit en Europe.

Reste une question: pourquoi la BCE ne se lance-t-elle pas, comme d’autres, Fed en tête, dans une politique massive de rachat d’emprunts souverains de la zone euro? Les marchés continuent de penser qu’elle devra finalement s’y résoudre, car ils voient cela comme le seul moyen de relancer l’économie. Même si de plus en plus d’économistes essaient de démontrer que cette mesure ne serait pas adaptée. «Rien ne justifie une telle politique dans la zone euro en ce moment. Les taux gouvernementaux des pays périphériques, qui menaçaient de les asphyxier, sont largement redescendus. Le problème vient du crédit, car les en­treprises dépendent bien plus des banques pour cela qu’aux Etats-Unis, où elles empruntent plus largement sur les marchés des capitaux», poursuit Valérie Lemaigre.

Pourtant, il n’est pas sûr que les mesures fonctionnent pour la croissance des crédits, juge encore l’économiste. «Il faudra attendre trois à quatre trimestres pour observer une amélioration.»

Qui serait profitable à la Suisse aussi. A court terme, la politique de la BCE peut engendrer des pressions sur le franc, puisqu’elle cherche aussi à faire baisser l’euro. Mais le taux n’a guère bougé depuis l’intervention. «A moyen terme, c’est une bonne nouvelle. Si la BCE soutient la croissance des entreprises en Europe, cela ne peut qu’être ­bénéfique pour les entreprises suisses», considère l’experte de la BCGE .

«Les banques ont assez de liquidité mais elles ne prêtent pas assez aux entreprises, ce qui empêche la croissance»