Justice

Bayer confronté à un procès symbolique sur les pilules Yasmin

Pour la première fois en Allemagne, les pilules Yasmin du groupe Bayer – accusées de provoquer des thromboses — sont sur le banc des accusés. En Suisse, la famille d’une victime avait perdu son procès au début de l’année

Sa gynécologue avait conseillé à Felicitas Rohre la pilule Yasminelle des laboratoires Bayer, décrivant le contraceptif comme «particulièrement bien toléré, bon pour la peau, pour les cheveux et pour la ligne». Ces arguments étaient alors mis en avant par la notice destinée au patient accompagnant le produit. Huit mois plus tard, en juin 2009, Felicitas Rohre s’écroule, victime d’une double embolie pulmonaire. Jeudi s’est ouvert en Allemagne le procès – symbolique — intenté par la jeune femme au géant pharmaceutique Bayer.

Felicitas Rohre est aujourd’hui âgée de 31 ans. Elle ne pourra jamais ni exercer son métier de vétérinaire ni sans doute avoir d’enfants. «Les médecins n’arrivaient pas à croire qu’une femme de 25 ans puisse subir soudainement une embolie pulmonaire, raconte-t-elle. Après examen, le diagnostic a exclu toute autre cause que ma pilule.» Yasminelle fait partie des contraceptifs dits de la quatrième génération. Son principe actif, la molécule drospirenon, est mis en cause par plusieurs études et les mises en garde se multiplient à travers le monde. Selon une étude du BfArM, l’autorité compétente pour les médicaments en Allemagne, le risque de thrombose est double pour les pilules des troisième et quatrième générations, estimé à entre 9 à 12 cas pour 10 000; contre 5 à 7 pour les pilules d’anciennes générations. Dans un rapport publié début décembre, la caisse d’assurance maladie Techniker-Krankenkasse met elle aussi en garde contre les pilules des troisième et quatrième générations, recommandant de leur préférer les préparations de la seconde génération. En France, la polémique a conduit début 2013 la caisse d’assurance maladie à cesser de rembourser les pilules de la famille de Yasminelle, estimant le produit responsable de la mort de 20 femmes par an. La décision avait provoqué un effondrement des ventes et… un recul des admissions hospitalières pour embolie pulmonaire chez les femmes. Dans l’hexagone, la pilule Diane 35 de Bayer est interdite depuis près de deux ans à cause des risques de thrombose.

Depuis qu’elle est sortie du coma, Felicitas Rohre consacre une partie de son énergie à se battre contre Bayer. Elle a recueilli les témoignages de 250 femmes ayant elles aussi subi de graves effets secondaires de Yasmin ou Yasminelle. Le groupe d’entraide qu’elle a fondé perturbe régulièrement les assemblées générales du géant pharmaceutique, leader mondial sur le créneau des contraceptifs. Jeudi débutait à Waldshut-Tiengen, dans le Bade-Wurtemberg (sud ouest du pays) le procès qui l’oppose à Bayer. Felicitas Rohre ne veut pas d’arrangement à l’amiable. «L’argent ne peut pas réparer ce que moi et d’autres femmes avons vécu. Ce que je souhaite vraiment, c’est la justice», insiste-t-elle. Elle réclame 200 000 euros de dommages et intérêts. Mais son rêve serait le retrait pur et simple du marché des pilules de la famille de Yasmin.

La partie s’annonce difficile. Yasmin, Yasminelle et les autres contraceptifs de la même famille ont permis à Bayer de réaliser l’an passé un chiffre d’affaires de 768 millions d’euros, sur un CA total de 42,2 milliards d’euros. Ces pilules font partie des 10 plus grosses ventes du groupe, même si les prescriptions ont chuté avec le scandale. En 2011, Bayer faisait plus d’un milliard d’euros de chiffre d’affaires avec les pilules au Drospirenon. Pour étouffer le scandale, Bayer n’a pas hésité à verser – depuis l’avalanche de plaintes de 2011 – 2 milliards d’euros à quelque 10 000 plaignantes aux Etats Unis, en dehors des tribunaux, pour éviter d’avoir à admettre une quelconque responsabilité dans leurs problèmes de santé. Bayer maintient toujours la même ligne de défense: «Nous considérons que le rapport risque-profit de ces pilules est positif», explique le porte-parole du groupe de Leverkusen. Une ligne de défense qui a valu au groupe d’emporter la manche en début d’année dans un retentissant procès en Suisse, opposant le géant allemand à la famille de Céline, une jeune fille devenue lourdement handicapée à l’âge de 16 ans à la suite d’une embolie pulmonaire alors qu’elle utilisait Yasmin depuis quelques semaines. La famille de la jeune fille jugeant le médicament défectueux et la notice destinée au patient incomplète sur les effets secondaires avait intenté un procès à Bayer, réclamant 5,7 millions de francs d’indemnité. La plaignante avait été déboutée par un tribunal de Zurich.

«Le risque d’embolies augmente avec les pilules de quatrième génération, et les femmes doivent en être conscientes, résume Yana Vinogradova, chercheuse à l’université de Nottingham. Mais ces risques restent faibles, plus faibles que ceux liés à une grossesse», tempère-t-elle. D’après une étude qu’elle a menée, basée sur les données de 3 millions de patientes, «on peut traiter 766 femmes avec de la drospirénone, et une seule sera victime d’une thromboembolie». Bayer a en tout cas modifié la notice accompagnant le produit, en insistant davantage sur les risques de thrombose que sur les atouts de Yasmin et Yasminelle pour les cheveux ou la peau.

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