L’invité

Et si la BCE jetait l’argent par les bonnes fenêtres?

* Titulaire de la chaire «Manager Responsable», Université de Grenoble

Il faut se rendre à l’évidence: l’Europe est au bord de l’implosion. Cependant, pour la préserver, la BCE dispose encore d’une clé qui peut stopper le gâchis.

En fait, elle hésite entre deux clés. Le jargon financier parle d’un LTRO et de titrisation.

Si vous cherchez LTRO sur Google, la première proposition fait apparaître un article de La Tribune du 2 octobre 2013 intitulé «Le LTRO, arme anti-crise de la BCE», alors que la titrisation rappelle à tous le diable des «subprime», le catalyseur de la perte de confiance dans notre système financier. La BCE doit annoncer sa décision le 5 juin.

Plan A ou plan B?

Un Long Term Refinancing Operations est un prêt à long terme accordé par la Banque centrale aux banques. En 2011 et 2012, 1100 milliards d’euros ont ainsi été distribués aux établissements financiers de la zone euro pour trois ans.

Cela a permis aux banques de prêter aux Etats, avec une marge d’autant plus confortable que le risque a été annulé ex post quand la BCE, elle-même, a proposé des plans de rachat des titres concernés.

Aujourd’hui, l’argument le plus pertinent pour justifier ces marges bancaires est qu’elles ont permis à de nombreuses banques de sortir des faillites dans lesquelles elles étaient réellement car, en cachant techniquement cette réalité, on a échappé à un effondrement du système financier. De fait, à chaque plan de la BCE, la valeur boursière des banques monte puisque les flux futurs de dividendes sont anticipés à la hausse.

L’argument est valable. Cependant, deux erreurs ont été faites. D’une part, les risques bancaires n’ont toujours pas été limités sérieusement et la réforme européenne envisagée doit être mise en place dans un futur bien trop lointain. N’ayant qu’atténué le symptôme sans en supprimer la cause, le risque de faillite demeure aussi grand. D’autre part, les actionnaires ont exigé et obtenu des dividendes immédiats pour se prémunir en partie contre une perte totale en cas de faillite, fragilisant encore plus le système global.

En 2014 et 2015, un nouveau LTRO est le plan A de Mario Draghi. Après avoir sauvé les banques au prix de coupes dans les dépenses sociales des Etats exsangues, le futur plan A aurait-il pour contrepartie la proposition du FMI: une «flat tax» de 10% sur les patrimoines des Européens qui finira de laminer la classe moyenne européenne?

Son plan B est la titrisation et l’achat par la BCE des créances bancaires faites à l’économie.

Jusqu’à présent, il est question de refinancer les prêts aux PME, c’est parfait. Sauf si cela finance par exemple des start-up éphémères qui vont nous vendre des produits gadgets de consommation ou qui vont faire des logiciels pour les traders. Le plan B doit être amendé car, à l’heure où l’Europe risque de sombrer, il s’agit de donner du travail et de diminuer les importations d’énergie pour retrouver une indépendance énergétique européenne. Le plan «titrisation» doit cibler uniquement ce qui permet au mieux l’indispensable transition énergétique.

S’il faut redonner un rôle pivot aux établissements bancaires, ce doit être à prix coûtant et pour financer notre avenir.

En proportion de sa population, la France, au travers de ce plan, pourrait financer 200 milliards de crédits. Bien sûr, ces crédits seraient non pas sur trois ans mais sur vingt ans, le temps d’amortissement naturel des machines industrielles pour les entreprises et des bénéfices des isolations des bâtiments.

50 milliards pour assurer le financement massif des entreprises du secteur dont l’apport en capital serait fait par une réorientation partielle de l’assurance vie des Français. On pense d’abord au secteur de l’isolation puis à de nombreuses filières comme la filière bois-énergie, le solaire…

150 milliards pour la rénovation énergétique des bâtiments et les nouvelles énergies avec des prêts intelligents dont les remboursements seraient calés sur les économies financières annuelles issues de la nouvelle isolation ou de l’usage des énergies renouvelables.

Les impacts d’une telle orientation sur ­l’emploi, le réchauffement climatique et ­la facture énergétique peuvent être estimés dans une fourchette qui dépend du volontarisme des politiques et du degré de relocalisation des productions:

– Une création monétaire provisoire qui assurera une baisse de l’euro avantageuse pour nos exportations;

– Un choc d’emploi sur dix ans générant entre 200 000 à 500 000 emplois dans l’isolation des bâtiments et dans les autres filières. Des emplois de main-d’œuvre non délocalisables et des emplois d’ingénieurs pour assurer l’innovation;

– Des économies de rejet de gaz à effet de serre correspondant aux émissions actuelles de plusieurs millions de Français;

– 20 milliards d’euros en moins à débourser pour notre pétrole et notre gaz, autant de tension en moins vis-à-vis de la Russie. De toute façon, cette dernière, pour le long terme, se tourne déjà vers la Chine pour lui fournir les ressources énergétiques dont celle-ci a besoin pour remplacer le charbon et éviter l’asphyxie de ses populations.

Ainsi, l’argent pourrait être le nerf de la paix.

Sur une face du tetradrachme des démocrates athéniens d’il y a 2400 ans, était représentée Athéna, protectrice de la cité. Sur l’autre face, figurait la chouette, symbole de la sagesse. Aujourd’hui, sur le billet de 20 euros, figure la signature de Mario Draghi.

1100 milliards d’euros pourraient être de nouveau distribués. Plan A ou plan B? Puisque les élections européennes ne permettent pas aux 300 millions d’Européens de débattre, comme dans une grande agora, pour décider eux-mêmes comment utiliser les billets émis par la Banque centrale, le sort de l’Europe dépend de votre décision du 5 juin, Monsieur Draghi.

L’Europe est au bord de l’implosion. Cependant, pour la préserver, la BCE dispose encore d’une cléqui peut stopper le gâchis