La baisse des taux d'intérêt comme politique de croissance? Jamais, proteste la Banque centrale européenne (BCE). Blâmé pour l'anémie de la zone euro, l'institut monétaire a vu les hostilités grimper d'un ton depuis les refus français et néerlandais de la Constitution européenne. Mais l'autorité monétaire a tenu bon, ne laissant pas les pressions politiques et les marchés dicter ses décisions.

Depuis ses débuts, l'institut de Francfort s'est démarqué de la Réserve fédérale américaine (Fed) et de la Banque d'Angleterre par sa priorité de prévenir l'inflation et sa farouche indépendance. L'inflation atteignant à peine 2,1%, c'est sans faiblir qu'à l'issue de sa réunion de jeudi, la BCE laissera les taux d'intérêt inchangés à 2%, leur même niveau depuis plus de deux ans, s'accordent les économistes. A cette occasion, Jean-Claude Trichet se verra une fois de plus sifflé par la majorité des économistes et chroniqueurs, qui se demanderont «comment le président de la BCE a pu rater, pour le 25e mois de rang, l'occasion d'abaisser les taux». Malgré les appels du pied du FMI, de Standard & Poor's ou du ministre allemand de l'économie, certains qu'une baisse des taux constitue le remède pour stimuler l'économie de la zone.

Le consensus n'a qu'une parole: la BCE «sacrifie» la croissance sur l'autel d'une «excessive» stabilité des prix. C'est aujourd'hui le mandat même de l'institut qui est remis en cause. Son mode de communication sybillin, qui tranche avec les transparentes délibérations de ses homologues anglo-saxons, contribue à sa perception peu amicale. Sa politique hautement prévisible lui a néanmoins permis de gérer en douceur les anticipations des marchés, sauf bouleversements occasionnels lors de fuites dans la presse allemande.

Les arguments de ses détracteurs sont faciles. Certes, la banque centrale de Suède a baissé ses taux de 2% à 1,5% le 21 juin, et la Banque d'Angleterre pourrait faire de même ce jeudi ou à sa réunion d'août. Certes, à 1,4%, la croissance estimée de la zone euro pour 2005 pâlit encore et toujours devant les 3,2% attendus pour les Etats-Unis.

Mais la BCE a un mandat singulier: elle influe sur le sort de douze pays. Si les taux courts européens étaient ramenés à 1,5%, avec une inflation à 2%, les taux d'intérêt réels seraient négatifs à -0,5%. Une décision peu mûrie d'abaisser les taux – déjà indéniablement accommodants – pour stimuler la croissance de l'Allemagne pourrait nuire à l'Espagne, en entraînant une explosion des crédits sur un marché immobilier ibérique déjà en surchauffe. Et dans les pays à faible croissance, ce pari n'est pas sans agiter le spectre d'une «trappe à liquidités» à la japonaise. La croissance espagnole a atteint 3,3% entre mars 2004 et 2005, le triple de l'Allemagne. La gestion de la BCE se doit d'être nuancée à l'image des économies contrastées qu'elle aiguille. L'institut de Francfort ne joue pas avec légèreté avec le levier monétaire. Seuls 2 des 32 économistes sondés par Bloomberg anticipent qu'il «capitulera» et baissera les taux avant la fin de l'année.

Plus efficace sera la dépréciation de l'euro, que suffit à provoquer le bas niveau actuel des taux européens face à la hausse des taux américains. S'il se poursuit, le recul de l'euro contre le dollar, de 12,2% déjà cette année, ôtera même aux partisans italiens de la Ligue du Nord leurs arguments en faveur d'un retour à la lire. Les effets bénéfiques d'une faible monnaie unique se font déjà sentir sur les exportations européennes, notent les économistes.

Les pays «sont souverains»

Lundi, l'euro s'est en outre enfoncé sous le seuil de 1,19 dollar, pour la première fois depuis 14 mois, suite aux propos de Christian Noyer. Le gouverneur de la Banque de France a déclaré que les pays membres de l'union monétaire «sont souverains, et peuvent très bien décider de quitter la zone euro», sauf que «cela posera la question de leur maintien dans l'UE». Le différentiel de taux d'intérêt se traduit actuellement par un écart de 125 points de base de plus aux Etats-Unis par rapport à la zone euro (3,25% – 2%). Mieux rémunérés, les actifs en billets verts sont plus attrayants que ceux en euros, ce qui contribue à l'appréciation du dollar. Une situation qui devrait s'accentuer d'ici à la fin de l'année. Le marché table sur deux hausses des taux américains à 3,75%.