Beat Kappeler, économiste, docteur honoris causa de l’Université de Bâle et ancien éditorialiste au Temps , est d’avis que la place économique suisse se porte bien. En dépit de plusieurs annonces de licenciements, il pense au contraire qu’il y a «une véritable explosion de l’emploi» dans le pays. Dont il faut être fier.

Le Temps: Les suppressions d’emplois semblent se multiplier en Suisse ces dernières semaines, à l’image de Greatbatch ou Safed. Faut-il aussi craindre une vague de délocalisations?

Beat Kappeler: Ce n’est pas du tout mon impression. Nous avons affaire à nouveau à un masochisme du plaisir qui ne voit que le mauvais et a tendance à masquer le bon, à le cacher pour soi. Mais parlons concrètement. A la même période de l’annonce du départ de Merck Serono, il se créait aussi en parallèle des centaines d’emplois en Suisse, voire plus d’un millier au total.

– Des exemples?

– Détaillons: 400 chez Nestlé à Romont, 400 chez Cartier aux Brenets, plusieurs centaines chez Huawei à Zurich, dont cent nouveaux, et Novartis qui investit 500 millions de francs à Stein en Argovie. Le groupe bâlois entend également lancer la construction de bâtiments et d’installations supplémentaires sur son campus de Bâle afin d’y accueillir 10 000 collaborateurs d’ici à 2030. On ne peut donc absolument pas parler de période noire pour l’emploi. Ce d’autant plus que, selon les relevés de l’Office fédéral de la statistique (OFS), le nombre d’actifs occupés en Suisse a augmenté de 2,0% durant le premier trimestre 2012 par rapport à la même période de l’an passé. C’est une augmentation énorme et qui est passée complètement inaperçue. Il y a une véritable explosion de l’emploi en Suisse qui dément toutes les craintes. On devrait s’en féliciter et le dire haut et fort, plutôt que de se plaindre. Au sein de l’Union européenne, l’emploi a par exemple reculé de 0,1%.

– La Suisse ne doit donc pas craindre pour son industrie…

– Pas du tout. Au contraire de nombreux autres pays développés, la Suisse n’est pas menacée de désindustrialisation. Notre pays connaît à l’inverse une période dynamique de réindustrialisation, malgré les annonces de certains départs à l’étranger. Regardez ce qui se passe rien qu’à Bienne, avec de gigantesques nouveaux sites pour les horlogers Rolex et Omega. Il y aura certainement là aussi des centaines de créations d’emplois à la clé. Il n’y a, à mon sens, aucune raison de s’inquiéter pour la place économique suisse.

– Pourtant les salaires et les coûts d’exploitation y sont très élevés…

– Certes, mais la plupart de ces annonces de créations d’emplois émanent de l’industrie, donc plutôt d’activités manuelles, répétitives, même si l’automatisation joue aussi à plein. C’est de la production industrielle qualifiée plutôt de banale. Pas forcément un domaine sur lequel on a beaucoup misé dans notre pays. Cela confirme en tout cas les atouts de la Suisse, qui l’emportent sur certains désavantages. Ces entreprises se sont décidées en fonction de la qualité des infrastructures, des transports, des conditions-cadres et pas du coût salarial de la main-d’œuvre.

– Vous ne mentionnez pas la cherté du franc…

– Il s’agit d’un changement structurel profond qui est appelé à durer. Les entreprises doivent donc s’y adapter. Evidemment, cela est plus aisé pour les grands groupes, aux activités internationales, qui peuvent lisser les risques, que pour les petites et moyennes entreprises. Pour elles, la situation est douloureuse. Des solutions existent pourtant, comme un approvisionnement accru à l’étranger. Certaines PME disparaîtront toutefois, cela fait partie des règles économiques.

– Le plancher à 1,20 franc pour 1 euro est-il tenable?

– Oui, l’économie suisse va s’adapter, ce qu’elle est d’ailleurs déjà en train de faire. Les entreprises peuvent vivre avec cet arrimage, contrairement à ce que disent beaucoup de PME. Rappelons que l’inflation s’avère négative en Suisse et qu’elle s’établit à 2,5% chez nos voisins européens. Le différentiel de change se réduit donc déjà dans un premier temps de près de 4%. Ensuite, les prix à l’importation ont diminué dans notre pays de 2,3% sur un an, alors qu’en Europe ils ont augmenté de 2,8%. Là aussi, l’effet taux de change s’atténue de 5,1%. Au final, il ne reste qu’une influence bien amoindrie de la cherté du franc. En tout cas inférieure à ce que l’on entend souvent.

– Tout va donc pour le mieux?

– N’exagérons rien. Le plus grand danger pour l’économie suisse réside dans la propagation du marasme européen. La Suisse sera forcément rattrapée un jour ou l’autre par la crise de la dette souveraine. Mais elle aura toujours de sacrés arguments à faire valoir. Prenez l’Allemagne, érigée en exemple, sauveur de la zone euro et champion des exportations. Le pays est en train de se saborder lui-même. Des hausses salariales extrêmes viennent d’y être octroyées, entre 4,3 et 6,5% dans certains secteurs et pas des moindre pour cette nation, telle l’industrie. L’Allemagne met elle-même sa compétitivité en péril, contrairement à la Suisse.