Le Temps: Avec la chute des marchés, les actions sont revenues au même niveau qu'il y a dix ans. Cette situation peut-elle se reproduire?

Beat Wittmann: Cela pourrait être le cas aussi ces dix prochaines années. Les grands indices vont fortement fluctuer en fonction des cycles, mais ils ne progresseront guère. Avec une gestion passive (indicielle), il est possible que l'investisseur ne gagne rien.

- Sur une période de 90 ans, le gain des actions a été de 7-8% par an. Cela va-t-il donc changer?

- Cela reste valable, mais il faut savoir si cet horizon de 90 ans est le vôtre ou celui de votre caisse de pension. En pratique, il n'est pas possible de rester passif pendant des décennies. Les opportunités nécessitent une gestion active ces prochaines années.

- Pourquoi ce changement?

- La phase de baisse des taux d'intérêt et de l'inflation, c'est fini pour quelque temps. Elle avait permis des rendements très élevés pour les actions et les obligations. L'heure est plutôt à la «reflation». Et même si la croissance économique regagnera son dynamisme précédent, des goulots d'étranglement et contraintes freineront ses progrès. Je pense par exemple aux besoins d'infrastructures dans l'énergie et l'agriculture. Trop longtemps, personne n'y a investi.

- A court terme, les prochains 10% se feront-ils à la hausse ou à la baisse?

- C'est une question qui ne compte pas pour l'investisseur en actions. La volatilité (écart entre plus haut et plus bas) atteint 20% par an. Si vous ne supportez pas une variation de 20%, mieux vaut éviter les actions. Les prochains 20% se feront, eux, probablement à la hausse, mais sélectivement. Les matières premières, les infrastructures, l'énergie, notamment après la récente correction, ont les meilleures chances de progresser. Par contre, il est trop tôt pour investir dans les secteurs financiers. Les banques et assurances doivent se refaire une santé, produire des revenus, repenser leur stratégie. L'affirmation la plus optimiste possible consiste à dire qu'elles sont au milieu du chemin.

- Comment l'investisseur doit-il construire son portefeuille?

- Il doit comprendre qu'avec une action il dispose d'une participation au bénéfice à long terme d'une entreprise, à sa compétitivité, sa gestion et ses services. Ni plus, ni moins. Le rendement de son investissement dépend du succès de cette entreprise. La première étape sera donc d'effectuer son allocation entre actions, obligations ou autres. La règle d'or est alors la diversification. Avec les actions, l'investisseur doit juger le cycle actuel et les anticipations. Les actions européennes ont davantage baissé que les actions américaines. Cela reflète la faiblesse économique qui sera plus forte en Europe qu'aux Etats-Unis. Il faut ensuite choisir entre les régions et les secteurs. La bonne nouvelle, c'est la position enviable du marché suisse, grand bénéficiaire de la globalisation grâce aux multinationales et à des groupes compétitifs dans les biens d'équipement, l'industrie des machines, les biens de luxe. Le marché suisse, par sa composition, est l'un des plus attractifs. Il reflète bien le concept d'«engineering society». Ces actions ont beaucoup corrigé et sont très intéressantes dans une optique à 3 ou 5 ans.

- Que doit-on changer aux habitudes de construction de portefeuille?

- L'investisseur doit uniquement viser une performance absolue. Avec la hausse des dernières années, cet objectif était passé au second plan. Il faut faire mieux que le cash, lequel offre le rendement sans risque. Si l'on prend des risques dans une optique à 3 ans, avec des actions et des obligations, il faut être récompensé pour cela.

- L'industrie des fonds de placement doit-elle se restructurer, elle qui n'a de critère que relatif, par rapport à un indice?

- Pour produire une performance absolue, il faut prendre des risques. La majorité des fonds de placement qui peinent à s'éloigner de la composition de leur indice de référence ne créeront jamais de valeur pour l'investisseur. Plusieurs acteurs de l'industrie devraient réfléchir à leur stratégie et leur modèle. Mais avec la baisse des marchés, l'investisseur doit avoir des buts à la fois absolus et relatifs. Il y a des phases, comme en 2005 ou 2006, au sein desquelles il peut être très profitable d'être engagé dans des stratégies relatives. Ces derniers 12 mois, j'observe une convergence progressive entre l'industrie des fonds de placement (buts relatifs) et celle des hedge funds (buts absolus). L'industrie alternative doit aussi faire son autocritique et se réorienter.

- L'industrie financière ne trompe-t-elle pas l'investisseur en vendant pour de la gestion active des produits très indiciels?

- Nous devons offrir soit des produits indiciels, soit des produits avec une gestion active. Mais il n'y a plus de place pour les banques qui vendent comme gestion active des produits qui se situent de facto entre deux, ni vraiment indiciels ni entièrement actifs. La transparence est vraiment importante. L'investisseur doit vraiment comprendre les risques et les buts de ses placements.

- Comment prendre les bonnes décisions au bon moment?

- Il y a un cycle pour les marchés financiers, pour la conjoncture, pour les différentes entreprises et secteurs. Avec une recherche indépendante, il est possible de maîtriser les opportunités et les risques. Un gestionnaire doit avoir une culture d'investissement. Celle-ci résulte seulement de la qualité des spécialistes, de leur expérience, de l'interaction au sein de l'équipe et d'une analyse sans complaisance des décisions prises dans le passé. La pression nécessaire pour offrir des résultats ne vient que de là.

- Quels sont les meilleurs thèmes et pays aujourd'hui?

- Le premier thème concerne les actifs réels, les ressources naturelles, les métaux, l'énergie, les infrastructures, et les obligations non traditionnelles. Les marchés émergents, uniquement ceux qui profitent de la tendance des matières premières, forment le deuxième thème. Mais nous ne sommes pas encore positifs sur l'Asie. Enfin, nous favorisons les multinationales américaines, pour la première fois depuis longtemps, parce que ce seront les premières à sortir du cycle baissier.

- Quels sont les défis de votre division, Julius Bär Investment Products, ces prochains mois?

- Nous lancerons des produits dans des domaines porteurs, tels que les marchés dits «frontières». Les obligations non traditionnelles sont également intéressantes maintenant, comme les crédits douteux, les obligations catastrophes - surtout au début de l'année prochaine - et les titres liés aux assurances. Enfin, l'achat d'actions sur base fondamentale est à nouveau intéressant. Le prix de beaucoup d'entreprises est bon marché. Mais les marchés sont devenus beaucoup plus inefficients. La qualité de la recherche a baissé. Les grandes banques d'investissement réduisent les coûts, y compris les capacités de recherche et d'analyse.

- La baisse de qualité de la recherche touche-t-elle seulement les pays émergents, ou aussi les grands groupes suisses?

- Les équipes d'analystes ont été diminuées en 2002, à l'époque des scandales financiers et de l'obligation de séparer la banque d'investissement du courtage. Les meilleurs analystes sont allés dans le secteur le plus profitable, les fusions et acquisitions. La qualité et la quantité de la recherche touchent aussi les grands groupes suisses. La crise financière actuelle accélère cette tendance. Etant en contact direct avec les entreprises, nous entendons pleinement profiter de notre savoir dans nos décisions d'investissement.