Une phrase glissée par Claude Messulam, ex-directeur général de la Banque privée Edmond de Rothschild, montre l’ampleur du changement. En 21 ans à la tête de l’établissement genevois, il a pu voir les fonds sous gestion être multipliés par dix. Les bénéfices ont eux été multipliés par cinq. Le coût de l’activité bancaire a tout simplement augmenté, notait le responsable lors d’une présentation à la fin mars.

Les résultats 2011 des banques spécialisées dans la gestion de fortune ne montrent pas autre chose. «Beaucoup de banques ont enregistré des afflux de fonds, c’est la bonne nouvelle, relève Tim Dawson, analyste bancaire chez le courtier Helvea à Genève. La mauvaise c’est que les bénéfices diminuent.» La raison de ce décalage? «Si les fonds ne sont pas investis, cela ne permet pas à la banque de gagner grand-chose», explique Martin Maurer, directeur de l’Association des banques étrangères en Suisse. Car les clients restent encore frileux. Et, dans un environnement de taux d’intérêt bas, les dépôts ne rapportent rien.

La situation sur les marchés n’a pas aidé. La banque Syz, dont les commissions sont liées aux performances, montre bien cette tendance. Le bénéfice a chuté de 83,5% en 2011. «Tout notre travail de collecte de fonds a été annulé par l’effet des devises et la mauvaise tenue des marchés», a également déploré Claude Messulam. Car, si le taux plancher avec l’euro a pu atténuer le choc, les établissements ont encore souffert de la surévaluation du franc, leurs coûts étant largement en francs, tandis que les revenus le sont beaucoup en devises étrangères.

Baisser les coûts

A ces éléments s’ajoutent encore les pressions sur le secret bancaire et la réglementation, poursuit l’analyste Tim Dawson. D’où une attitude plus restrictive des banques, notamment vis-à-vis de leurs collaborateurs. «Les établissements font plus attention aux performances de leurs employés. Avant, ils les auraient gardés malgré des résultats décevants parce que le volume d’activité le permettait, maintenant, ils ont tendance à licencier», explique un ancien cadre du secteur. Pourtant, les banques n’ont plus beaucoup de marges de manœuvre lorsqu’il s’agit de diminuer les coûts, estime Martin Maurer. Cela ne les empêche pas de mettre la réduction des coûts en tête de leurs priorités, selon un sondage publié jeudi par Ernst & Young. Selon des experts, le ratio entre le coût et les bénéfices est, en moyenne, passé de 60 à 65% en 2007 à 75% aujourd’hui.

Si les banques enregistrent des afflux de fonds, c’est surtout grâce à l’Asie, soutient Tim Dawson. De fait, les banques suisses sont toujours plus nombreuses à s’y installer. En janvier 2011, Bordier a ouvert une filiale à Singapour. De même, déjà présente en Chine et à Taïwan, la Banque privée Edmond de Rothschild a obtenu en février dernier toutes les licences nécessaires pour ouvrir une succursale à Hongkong. Dans une chronique publiée vendredi dans Le Temps, Boris Collardi, directeur général de Julius Baer, soulignait que l’engagement en Asie peut se révéler profitable à plusieurs égards. De son côté, Tim Dawson ne voit pas comment les établissements peuvent encore attirer des fonds off­shore des pays européens.

Les bénéfices refluent, sans que cela soit l’hécatombe: «On ne voit pas encore les impacts directs des changements des conditions-cadres. Cela se remarquera plus à moyen terme», estime Jérôme Desponds, associé chez Ernst & Young et chargé de l’audit dans le secteur financier.

Le défi d’être rentable

Pour la suite, les observateurs sont prudents. «Les premiers mois de l’année n’ont pas été mauvais. Il semble que les banques continuent à enregistrer des afflux de fonds et que les clients veulent un peu plus investir, observe Martin Maurer. Cela peut changer. En été, les investisseurs ne sont généralement pas très actifs. Dès l’automne, la marche des affaires des banques dépendra de l’évolution de la crise dans la zone euro.» 2012 sera à nouveau une année où produire un bénéfice sera un défi, juge Martin Maurer.

Credit Suisse, UBS et Julius Baer ont déjà donné des indications sur le début de l’année. Les deux grandes banques ont enregistré des afflux nets de fonds d’environ 20 milliards chacune. Les bénéfices ont diminué des deux côtés. A fin avril, Julius Baer enregistrait une hausse de 4% par rapport à fin décembre de sa masse sous gestion. Tim Dawson s’inquiète moins des grandes banques, qui peuvent développer un arsenal pour faire face à la réglementation croissante, que pour les petits établissements. L’expert d’Helvea imagine mal la place échapper à une consolidation importante.

«Les banques se spécialisent rapidement», page 16