Électronique

Benoît Varin, l’industrie de la bricole

Le cofondateur de Recommerce rêve de professionnaliser les métiers de l’économie circulaire. Son initiative prouve que le reconditionnement peut être une entreprise crédible et rentable

Pendant cette année des 20 ans, «Le Temps» met l’accent sur sept causes emblématiques. La cinquième porte sur «l’économie inclusive». Celle-ci vise à mieux tenir des enjeux écologiques, éthiques et égalitaires.

Nous cherchons des idées, des modèles et des personnalités qui, chacun à leur manière, développent une économie et une finance plus intelligentes, qui contribuent à mieux répartir ce qu'elles génèrent entre toutes les parties concernées.

Il avait 10 ans quand il a eu le déclic. C’était dans sa Normandie natale, à la ferme familiale où son père organisait des ateliers destinés aux écoles et aux associations. «Je regardais un menuisier découper, poncer, puis remonter une vieille chaise en bois. Sous mes yeux, il donnait une nouvelle vie à cet outil du quotidien. C’est là que j’ai compris qu’on pouvait le faire avec n’importe quel objet.» C’est sur ce postulat que Benoît Varin créera sa société de reconditionnement de téléphones mobiles Recommerce, trente ans plus tard.

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Les prémices s’esquissent quand il participe à la création de la Fédération Equiterre en 2001, une plateforme de vente en ligne de produits issus du commerce équitable. L’ingénieur de formation découvre l’énorme potentiel d’internet. «J’ai compris que je voulais associer technologie et consommation responsable.» C’est dans cet esprit qu’il fonde Tic Ethic, une société de conseil aux entreprises dans la mise en place de solutions de développement durable par le biais des nouvelles technologies.

Défié par la Genève internationale

De là, il pose les jalons du modèle d’affaires, en rédigeant un guide destiné aux entrepreneurs des pays émergents, qui veulent gagner leur vie en recyclant des ordinateurs. «C’était une commande de l’Unesco.» Rien que ça. Quand il présente l’ouvrage en 2007 à Genève, un expert américain juge son plan irréalisable, bullshit. «Chiche!» C’est que sous ses airs faussement distraits, Benoît Varin est un entrepreneur tenace. Et il sait s’entourer, lui qui conçoit l’entrepreneuriat comme une aventure collective. «J’ai hérité ça de mes années de scoutisme.»

«Il y a un artisan derrière chaque modèle économique, même le plus complexe. Et en chaque individu. C’est en cultivant le savoir-faire de la réparation que nous serons capables de rendre l’économie vertueuse»

Avec son associé et coauteur de l’étude, Pierre-Etienne Roinat, il décide de tester le modèle sur des téléphones, «plus faciles à transporter et à réparer qu’un ordinateur». Les deux entrepreneurs nouent des contacts au sein de grands opérateurs. «Il fallait trouver un moyen d’obtenir cette matière première onéreuse à moindre prix.»

Calculer la valeur de l’appareil

Ensemble, ils fonderont Recommerce (initialement Monextel), en 2009. Pour contourner l’impossibilité de mettre en place un système de production en chaîne – inhérente au modèle circulaire –, les entrepreneurs rationalisent là où ils peuvent. «L’une des étapes clés a été la création d’un logiciel permettant de mesurer, selon des algorithmes, la valeur du téléphone usagé, un peu comme l’argus automobile.»

Le système est en place: Recommerce récupère des téléphones usagés auprès des clients des opérateurs avec qui elle a conclu des partenariats. Ils sont réparés, vidés de leurs données. Puis reconditionnés «dans un emballage fait de matières recyclées et recyclables», et remis à l’opérateur, qui pourra les proposer à la vente à nouveau. Quand ils sont trop endommagés, les composants sont utilisés comme pièces détachées.

Une «aventure mondiale» en Suisse

En 2014, Benoît Varin convainc Swisscom et s’installe en terres helvétiques. La Suisse représente pour lui une «aventure mondiale», le début de l’internationalisation de Recommerce. «C’est un petit marché, mais il concentre beaucoup de complexités: trois langues, autant de cultures.» Si Recommerce perce en Suisse, il saura se développer partout ailleurs. Ce n’est pas un hasard si l’antenne helvétique du groupe s’est installée pile sur la barrière de rösti, à Fribourg, où elle compte cinq collaborateurs sur son effectif total de 84 personnes.

L’entreprise est aujourd’hui présente dans 24 pays, «elle est rentable» et a généré un chiffre d’affaires de 45 millions d’euros (50,1 millions de francs) l’an passé. Elle a en outre récemment levé 50 millions auprès d’investisseurs privés, parmi lesquels la famille Mulliez, propriétaire des magasins Auchan. Cet argent sera principalement affecté au développement de sa propre plateforme de vente de smartphones aux particuliers – le groupe travaillait jusqu’à présent sous la marque des opérateurs partenaires.

La flamme du militant

Il interrompt la discussion – «juste un instant, je dois répondre à ce journaliste». Au fond de son regard empreint de douceur s’allume la flamme du militant. Le jour de notre entrevue, l’écologiste Nicolas Hulot claquait la porte du gouvernement français, «une déception» pour Benoît Varin, qui «espère que cela servira d’électrochoc». L’engagement de l’entrepreneur a pris une teinte politique depuis qu’il s’est porté candidat l’an dernier en tant qu’écologiste aux législatives françaises. Pas pour cette fois.

Ses convictions sont intactes. Son rêve? «Faire de l’économie circulaire une industrie à part entière.» Autrement dit, aller au-delà du système associatif traditionnel, «qui fait de l’excellent travail, mais se retrouve rapidement limité dans son périmètre d’action, à court de ressources, faute de main-d’œuvre qualifiée». Benoît Varin veut professionnaliser la branche, la doter d’ingénieurs, de techniciens, qui comprennent le modèle circulaire.

C’est avec cette ambition qu’il crée l’association RCube (pour réparation, réemploi, reconditionnement et réutilisation) avec 11 autres entrepreneurs, qui travaillent sur la réutilisation de terre de chantier ou la création de logiciels pour réduire ses déchets, notamment. «Ensemble, nous avons mis au point un label pour garantir la qualité des téléphones reconditionnés.»

Un demi-million d’emplois potentiels

Benoît Varin croit au potentiel financier de l’économie circulaire: Paris l’a chiffré à un demi-million d’emplois supplémentaires et une contribution de 50 milliards d’euros au produit intérieur brut (2,5%) d’ici à 2030. «Et c’est sans tenir compte de l’automobile d’occasion et de l’immobilier!» s’enthousiasme l’entrepreneur. Il voit s’étendre un écosystème de spécialistes de l’économie circulaire, ces artisans, qui le fascinent. Comme le menuisier de son enfance. «Il y en a un derrière chaque modèle économique, même le plus complexe. Et en chacun de nous. C’est en cultivant le savoir-faire de la réparation que nous serons capables de rendre l’économie vertueuse.»


Profil

4 mai 1981 Naissance en Normandie. Il passe son enfance à la ferme.

2001 Après des études supérieures d’ingénieur, il cocrée la Fédération Equiterre, pionnier dans la vente en ligne de produits du commerce équitable (café, chocolat, vêtements, etc.).

2009 Il crée Recommerce, deux ans après avoir présenté un modèle d’affaires basé sur le recyclage à l’Unesco.

2010 et 2012 Naissance de ses deux enfants, Zoé et Erwan.

2014 La société conclut un partenariat avec Swisscom, le début de l’internationalisation.

Eté 2018 Prend la présidence de l’association RCube, qui regroupe 11 autres entrepreneurs de l’économie circulaire.

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