A Berlin, un économiste influent dresse le portrait d’une Allemagne «sur le déclin»

Pessimisme Le conseiller du ministre de l’Economie dénonce un manque d’investissement

Le pays souffred’un sous-emploi chronique

Un pays dont la croissance a été inférieure à celle de la zone euro depuis 2000, où les salaires ont progressé moins vite que dans le reste de la zone euro, où deux salariés sur trois ont vu leurs revenus diminuer depuis 2000, où un enfant sur cinq vit sous le seuil de pauvreté et où les écarts de richesse et l’inégalité des chances ont augmenté depuis les années 1990… «Lorsque je décris ce pays, mon auditoire me regarde avec suffisance, explique Marcel Fratzscher. Jusqu’au moment où j’explique que je parle de l’Allemagne!» Marcel Fratzscher est l’un des économistes les plus influents de la République fédérale. A la tête de l’Institut d’analyse de la conjoncture de Berlin (DIW) depuis 2013, à 43 ans, il vient de publier un livre aux allures de signal d’alarme: l’Allemagne «est sur le déclin» et «vit sur ses acquis», explique-t-il dans Allemagne, l’illusion (Die Deutschland-Illusion). L’ouvrage fait d’autant plus débat dans le pays que Marcel Fratzscher est proche de Sigmar Gabriel. Le ministre social-démocrate de l’Economie l’a même chargé de réfléchir aux moyens de relancer l’investissement. «Marcel Fratz­scher est un peu l’économiste en chef du ministère, et peut-être même du gouvernement allemand», estime le quotidien conservateur Frankfurter Allgemeine Zeitung .

Ces derniers jours, Fratzscher est omniprésent dans les médias: dans les colonnes du Spiegel , il appelle l’Allemagne à «faire si nécessaire de nouvelles dettes» pour relancer la croissance. Dans une interview au quotidien des affaires Handelsblatt, il estime à 200 milliards d’euros le déficit d’investissement au sein de l’Union européenne. Et évoque le scénario de la déflation dans le quotidien populaire Bild Zeitung .

«L’Allemagne ne va pas si bien qu’elle le croit», insiste Marcel Fratzscher, lors de la présentation de son dernier ouvrage, au côté du ministre Gabriel.

Certes, la compétitivité est bonne, comme en témoignent les 200 milliards d’euros d’excédents commerciaux en 2013. Le nombre de chômeurs – 5 millions en 2005 – est passé sous la barre des 3 millions. Et, l’amélioration des comptes publics a permis au gouvernement de présenter un projet de budget à l’équilibre pour 2015.

Mais ces bons points ne doivent pas occulter les faiblesses de l’économie allemande, notamment un sous-emploi chronique (le pays compte trop de temps partiels) et «son énorme manque d’investissement», dont le taux est passé de 23% du PIB au début des années 1990 à 17% aujourd’hui.

Pour rétablir ses comptes publics, l’Allemagne a sabré dans ses investissements publics. Quant aux entreprises, elles limitent leur effort d’investissement notamment pour parer à toute éventualité sur le terrain du coût de l’énergie. Résultat, le patron du DIW estime à 80 milliards d’euros par an le déficit en investissements – publics et privés – du pays. «Si on ne change pas fondamentalement la politique actuelle, le déclin de l’économie allemande va s’accélérer», tandis que les salaires vont reculer. Au taux actuel d’investissements, l’économie allemande ne pourrait croître de plus de 1% par an, contre 1,6% avec 80 milliards d’euros d’investissements supplémentaires.

La prophétie de Marcel Fratz­scher inquiète dans un pays qui avait connu un recul inattendu de son PIB de 0,6% au second trimestre. «Beaucoup de signaux laissent penser qu’il en sera de même au troisième trimestre, ce serait alors la récession», souligne Marcel Fratzscher.

L’économiste donnera dans quelques semaines les détails du plan de relance de l’investissement que lui a commandé le gouvernement fédéral. On sait déjà qu’il recommande de renforcer les dépenses dans le domaine des infrastructures et dans la formation (5,4% du PIB contre 6,3% en moyenne pour l’OCDE). Le ministre de l’Economie, Sigmar Gabriel, recommande pour sa part également de décharger les communes d’une partie du fardeau du système de protection sociale, à raison de 10 milliards d’euros par an. «Les communes ne sont plus responsables que de la moitié de l’investissement public, contre les deux tiers par le passé», souligne le ministre.

L’écho inhabituel rencontré par l’ouvrage est révélateur d’une évolution dans le pays. Même Angela Merkel, qui n’avait jusque-là que les déficits publics à la bouche, évoque de plus en plus souvent la nécessité pour l’Allemagne de réinvestir.

«Si on ne change pas fondamentalement,le déclin de l’économie allemandeva s’accélérer»