C’était l’un des plus grands escrocs du monde de la finance. Objet de plusieurs livres, films et séries, Bernard Madoff est mort mercredi en prison à l’âge de 82 ans. Pendant des décennies, le financier new-yorkais avait fait croire à ses investisseurs qu’ils plaçaient leur argent dans des fonds sûrs et au rendement stable.

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On estime à 37 000 personnes réparties dans 136 pays, y compris en Suisse, le nombre de victimes de celui qui était surnommé «le magicien de Wall Street» – avant de devenir «le monstre» et de voir toute la communauté financière se retourner contre lui. Sa fraude avait atteint un total de 65 milliards de dollars (près de 60 milliards de francs). L’ex-financier purgeait une peine de 150 ans de prison dans un pénitencier de Caroline du Nord, où on le disait plutôt populaire parmi les détenus, qui lui demandaient des conseils financiers.

Dénoncé par ses fils

L’affaire avait éclaté fin 2008, alors que «Bernie» avouait à ses deux fils que son activité de gestion d’actifs était un «grand mensonge», une fraude pyramidale – jeu de l’avion ou système de Ponzi – par laquelle il rémunérait ses anciens investisseurs avec l’argent reçu par les nouveaux. Les fonds n’étaient, en fait, pour la plupart jamais investis. Ses fils le dénoncent aux autorités américaines et il est arrêté le 11 décembre.

Condamné par un tribunal new-yorkais en juin 2009, après avoir plaidé coupable, il avait demandé «pardon à [ses] victimes» et affirmé regretter laisser «un héritage de honte à ma famille. Je suis responsable d’un grand nombre de souffrances et de douleurs». Les clients de Madoff venaient de tous les horizons. Banques de toute la planète, célébrités, Prix Nobel, mais également des associations caritatives et beaucoup de membres de la communauté juive de New York.

Victimes à Genève

La fraude du siècle a également fait des dégâts à Genève, où de nombreuses banques et gérants de fortune avaient confié les avoirs de leurs clients à Madoff. Apprenant sa mort, l’un d’eux nous a déclaré ce mercredi: «J’aurais préféré qu’il purge sa peine en intégralité, chaque jour des 150 ans.» Au moins deux procès pénaux liés à l’affaire Madoff se sont tenus à Genève, dont l’un s’était conclu par l’acquittement de l’ancien patron de la société de gestion Optimal Investment Services, en décembre 2015. Quelques dossiers ont fini par être classés, dont celui d’Aurelia Finance, une société investie via le fonds Hermès.

Certains établissements avaient dédommagé leurs clients. Parmi ceux-ci, UBP avait assorti ce remboursement d’une condition: que les clients concernés restent à la banque pendant une période définie – ce qu’une large majorité d’entre eux avaient fait, selon nos informations. UBP avait été l’un des premiers établissements à trouver un accord avec le liquidateur de Madoff, en versant 500 millions de dollars dès décembre 2010.

Le volet genevois de la fraude Madoff n’est pas totalement terminé. Les fonds de certaines victimes sont toujours bloqués par des banques, dans l’attente de la résolution des dossiers concernant les fonds Fairfield et Luxalpha, ce dernier étant hébergé par UBS.

«Arnaqueur brillant»

Né en 1938 à New York, Madoff a été courtier, investisseur et surtout l’un des premiers à introduire les écrans d’ordinateur pour afficher les cours de bourse et exécuter des transactions. Il avait été le président de la bourse des valeurs technologiques, le Nasdaq, entre 1990 et 1993, et même un «meuble» de Wall Street pendant des décennies, selon le Wall Street Journal, qui le décrit comme un «arnaqueur brillant», qui «respirait la respectabilité», avec un air «aristocrate», tout en sachant comment donner l’impression à ses victimes qu’elles entraient dans un club exclusif. En 1960, il avait créé sa propre société, qui deviendra Bernard L. Madoff Investment Securities. Son frère y était directeur et responsable de la compliance, et avait écopé de 10 ans de prison. Il y a un an, l’avocat de Bernard Madoff avait demandé que son client soit remis en liberté, en raison d’une maladie en phase terminale.


Un total de 14,4 milliards de dollars récupérés

Depuis la révélation de l’escroquerie, une vaste opération de récupération des fonds a été menée par l’avocat Irving Picard, nommé liquidateur de la faillite de Madoff Securities, la société de gestion de l’escroc. La fraude avait initialement été évaluée à 65 milliards, puis il s’est avéré que plus de 45 milliards correspondaient à des profits fictifs. En réalité, 19,4 milliards de dollars ont été investis auprès de Madoff, selon le liquidateur. Son site internet mentionne que 14,4 milliards ont été récupérés à ce jour, ce qui correspond à un taux de récupération d’environ 75%.

Pour avoir un droit à la faillite de Madoff Investment Securities, les clients devaient dans un premier temps rembourser les profits fictifs qu’ils avaient retirés au cours des années – ce qu’on a appelé le «clawback». En échange, le liquidateur reconnaissait qu’ils détenaient une créance correspondant à leur mise initiale. Certaines victimes n’ont rien récupéré, d’autres ont reçu l’équivalent de quelques pour cent de leur investissement, d’autres encore pratiquement toute leur mise.

«Tout dépendait de l’ancienneté des clients de Madoff et des retraits qu’ils auraient effectués: les clients de longue date qui n’avaient pratiquement pas retiré de bénéfices fictifs ont été les mieux dédommagés», décrit un fin connaisseur du dossier. L’affaire a fait au moins un gagnant: le liquidateur, Irving Picard, dont l’étude d’avocat new-yorkaise a encaissé plus de 1 milliard de dollars d’honoraires dans ce dossier. A Genève, l’homme n’est guère plus populaire que Madoff lui-même. S. R.