Justice

Bernard Tapie, le procès d’une France de l’ombre

L’entrepreneur et ex-homme politique français retrouve ce lundi la justice pour ce qui ressemble à l’épilogue de sa carrière. Le Tribunal correctionnel de Paris devra, après quatre semaines d’audience, juger de l’arbitrage controversé qui lui permit d’empocher près de 400 millions d’euros en 2008

Cela ressemble à son ultime combat public. Devant les juges de la 11e chambre du Tribunal correctionnel de Paris ce lundi, Bernard Tapie a rendez-vous, pour quatre semaines d’audience, avec le résumé de sa vie publique: sa fortune étalée au grand jour et disséquée, l’Etat avec lequel il a toujours frayé et eut souvent maille à partir, la classe politique dont il fut brièvement une vedette, et les médias, ses sempiternels partenaires et adversaires.

Au final: le procès de l’arbitrage controversé qui lui valut d’empocher 404 millions d’euros en 2008 pour solde de l’affaire Crédit Lyonnais-Adidas est celui d’une certaine France de l’ombre. Avec son lot de hauts fonctionnaires soupçonnés d’avoir intercédé en sa faveur au détriment des intérêts de l’Etat, et le spectre du favoritisme de la part d’un des grands absents de ce procès: l’ancien président Nicolas Sarkozy, avec lequel Bernard Tapie était alors en très bons termes.

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La notion d’ultime combat correspond à une réalité physique. Depuis plusieurs années, l’homme d’affaires de 76 ans, ancien ministre de la Ville sous François Mitterrand (1992-1993) et ex-propriétaire de l’Olympique de Marseille (1986-2001), se bat contre un cancer. Mais de ses innombrables démêlés judiciaires, celui de l’affaire Adidas-Crédit Lyonnais qui le ramène ce lundi à la barre est de très loin celui qui pèse le plus lourd.

Dossier bouclé pour 470 millions d'euros

Résumons le dossier, si cela est possible tant l’imbroglio semble impossible à démêler. En 1990, celui qui deviendra «nanard» pour beaucoup de Français est l’une des personnalités les plus en vue du monde des affaires hexagonal après une série de rachats d’entreprises, de liquidations et de mises sur pied qui font de lui l’une des premières fortunes du pays. En 1986-1987, une émission de TV grand public à succès, Ambitions, a même fait de lui un modèle. Or Tapie l’entrepreneur a du flair. Il a, parmi les premiers, compris que le sport business allait exploser. Il rachète donc en 1990 Adidas, l’équipementier sportif allemand alors en perdition, dont le redressement point à partir de 1993.

Problème: la politique lui tend les bras et François Mitterrand, son protecteur qui l’utilise contre Michel Rocard – Bernard Tapie mènera avec succès une liste radicale aux européennes de 1994 –, lui demande de vendre la firme aux trois bandes. Vœu présidentiel exaucé: le dossier, confié au Crédit Lyonnais, est bouclé en 1993 pour environ 470 millions d’euros actuels. Première étape.

La seconde phase démarre aussitôt. Un an après, le Crédit Lyonnais affiche des pertes abyssales de près de 60 milliards d’euros. Le sauve-qui-peut bancaire et politique conduit dès lors la banque à mettre au pied du mur certains de ses clients les plus exposés et risqués, dont Bernard Tapie, contraint à la faillite par son habituel bailleur de fonds. Le dossier Adidas se retrouve pris en otage.

Pour Bernard Tapie, la banque l’a abusé, ayant empoché une confortable plus-value lors de sa revente à un consortium mené par l’homme d’affaires Robert Louis Dreyfus (décédé à Zurich en 2009). Procès. Re-procès. Accusations mutuelles amplifiées par les succès sportifs de l’Olympique de Marseille version Tapie (seule Ligue des champions française, remportée en mai 1993).

L'arbitrage pour sortir de la crise 

C’est pour clore cette saga – dans laquelle l’Etat est impliqué comme actionnaire du Crédit Lyonnais (devenu LCL) et liquidateur des actifs douteux de la banque – qu’une sortie de crise est trouvée… quinze ans plus tard sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Le Ministère français des finances, dirigé par l’actuelle patronne du FMI Christine Lagarde, adoube alors, officiellement pour éviter un procès qui pourrait coûter très cher, l’idée d’un arbitrage. Lequel, rendu en 2008 et favorable à l’homme d’affaires, lui permet d’obtenir 404 millions d’euros de dommages et intérêts. Avant d’être cassé en 2015 par la justice française, saisie par le nouveau pouvoir socialiste sous François Hollande.

La troisième phase est celle qui se joue à partir de ce lundi devant les juges. La question est simple: les trois juges-arbitres de 2008 ont-ils payé «sur ordre»? Si oui, d’où venait l’ordre de permettre à Bernard Tapie de se refaire financièrement et pourquoi? Avec, en arrière-plan, la très opaque gestion par l’Etat de la faillite du Crédit Lyonnais dans les années 1990. Cinq autres prévenus sont accusés «de détournement de fonds publics» et «d’escroquerie» aux côtés de l’homme d’affaires: Maurice Lantourne, son avocat; Stéphane Richard, actuel dirigeant d’Orange; directeur de cabinet de Christine Lagarde en 2007-2008; Pierre Estoup, ancien président de la Cour d’appel de Versailles l’un des trois juges-arbitres; Jean-François Rocchi et Bernard Scemana, deux anciens liquidateurs des actifs douteux du Crédit Lyonnais. Ils encourent des peines allant jusqu’à 7 ans de prison.

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Sans surprise, le rôle que Bernard Tapie endossera durant le mois à venir sera celui de la victime. Victime de ses banquiers. Victime de la classe politique. Victime de ses succès et de sa maîtrise parfaite des rouages ténébreux de la puissance publique française. Vrai? Le feuilleton est digne de plusieurs séries télévisées. Comme le fut la vie de l’entrepreneur, flamboyant navigateur à la barre du voilier Phocéa, toujours adulé à Marseille où il reste actionnaire au quotidien La Provence, et toujours soupçonné d’avoir triché pour faire gagner l’OM, comme l’accusait ces jours-ci son ancien collaborateur Marc Fratoni dans Le Monde. Bernard Tapie a purgé 165 jours de prison ferme en 1996-1997 pour l’affaire de corruption d’un match entre l’OM et Valenciennes (1-0), le 20 mai 1993.

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