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Berne dissèque les effets du franc fort

Le Secrétariat d’Etat à l’économie a commandé six études afin d’analyser les conséquences de l’appréciation de la monnaie helvétique. Résultat: l’emploi et les investissements en ont pâti, mais la Suisse s’en est plutôt très bien tirée

La Suisse ne s’en est pas trop mal sortie. A découvrir les six études commandées et présentées mardi par le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) à Berne, le constat est plus positif que négatif.

Quatre des six analyses concluent que l’économie helvétique n’a finalement pas subi de dégâts considérables à cause de la force excessive du franc. Les deux autres pointent néanmoins des effets néfastes, principalement sur l’emploi et sur les investissements des entreprises.

Une période historique

Ces études sont publiées alors que la période d’appréciation du franc qui prévaut depuis 2008 semble toucher à sa fin. Mardi, l’euro a notamment franchi un nouveau plus haut face au franc à 1,1652 depuis l’abandon le 15 janvier 2015 par la BNS du taux plancher liant les deux devises. Mais les chercheurs ne se sont pas limités à l’après-crise financière. Certains sont remontés jusqu’aux années 70, n’oubliant pas que l’histoire économique suisse a toujours été marquée par un franc qui devenait de plus en plus fort.

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Aucun des six rapports ne fournit de grandes révélations. Mais ils documentent, parfois de façon originale, toujours de la manière la plus empirique possible, la période historique que vient de traverser l’économie helvétique.

L’effet sur les importations est négligé

En certains points, la Suisse a même profité du franc fort, comme le démontrent par exemple Peter Egger (KOF), Johannes Schwarzer (Council on Economic Policies) et Anirudh Shingal (World Trade Institut). Selon leur étude, les effets bénéfiques du franc fort sur les biens importés, qui sont rendus mécaniquement moins chers pour les Suisses, ont trop souvent été négligés. «La baisse du prix des intrants [les éléments entrant dans la production achetés à l’étranger, ndlr] a largement atténué les conséquences de la pression concurrentielle sur les exportations», résument-ils. Ils soulignent aussi que «les importations ne profitent pas seulement aux consommateurs, mais également aux entreprises, qui dépendent souvent des intrants étrangers pour assurer leur propre production».

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La Suisse résiste bien

Alexis Bill-Körber et Martin Eichler se sont, eux, intéressés à la capacité de résistance de la Suisse à un choc monétaire, comme celui que le pays a connu le 15 janvier 2015. Leur étude comparative démontre que lorsque le franc s’apprécie de 10%, le produit intérieur brut se réduit en moyenne de 1,4%. Ce résultat place la Suisse au 27e rang des 42 pays considérés. Mais «ce résultat ne doit en aucun cas être considéré comme médiocre, car à l’exception de l’Irlande et de Hongkong, les pays plus résilients que la Suisse possèdent tous un secteur d’exportation qui pèse beaucoup moins dans leur économie». Par ailleurs, la Suisse se montre encore plus résistante à un choc sur la demande mondiale. Selon les deux économistes, elle fait mieux que le Japon et l’Allemagne.

Les exportations sont de meilleure qualité

Une autre étude s’est penchée sur une question beaucoup moins documentée: trois économistes de la Haute Ecole zurichoise des sciences appliquées (ZHAW) se sont demandé si la hausse du franc a provoqué mécaniquement une augmentation de la qualité des biens suisses exportés. Et leur réponse est clairement oui. Cet effet est particulièrement marqué «dans les domaines produisant des biens fortement différenciés, donc nécessitant des recherches et une publicité élevée». Les auteurs citent deux exemples: la construction de machines, ainsi que l’horlogerie.

Ils apportent toutefois une précision à la notion de «qualité» dont il est question: en dehors des caractéristiques physiques ou techniques, la publicité, l’image de marque et les services influencent également la qualité des produits – tout au moins, la perception que l’on en a.

Chimie et pharma, deux domaines cruciaux

S’il est un domaine qui s’est démarqué durant cette période, c’est la chimie et la pharma, qui ont renforcé leur rôle de moteur des exportations suisses. Ces deux secteurs représentent aujourd’hui plus de 43% de la valeur des marchandises suisses vendues à l’étranger.

Mais, conclut une étude menée par trois économistes de l’Université de Bâle, c’est en fait davantage la demande extérieure que la force du franc qui a peu à peu modifié la structure des exportations, depuis 1990. Un mouvement qui s’est opéré en faveur de la chimie-pharma donc, mais aussi de l’horlogerie et des instruments de précision.

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Pas de «mal hollandais»

Leurs recherches confirment également qu’une concentration des exportations augmente la prospérité d’un pays, mais qu’elle diminue sa résistance aux crises. Un problème pour la Suisse?

Non, répondent-ils dans la foulée. D’abord, parce que le pays ne risque pas de souffrir du «mal hollandais». Ce syndrome, dont le nom est hérité de la situation économique des Pays-Bas dans les années 60, se définit par une augmentation difficilement supportable des charges pour les exportateurs moins productifs, qui sont touchés par les hausses de salaires et de la monnaie nationale provoquées par la demande des secteurs très dynamiques.

Ensuite, le risque que la Suisse devienne moins résistante aux crises est atténué par la diversification géographique qu’ont opérée les entreprises depuis l’an 2000.

L’emploi a souffert

Mais Daniel Kaufmann et Tobias Renkin, deux chercheurs, l'un de l’EPFZ et l'autre de l'Université de Zurich, constatent tout même que l’envolée du franc, après janvier 2015, a provoqué des pertes d’emplois, tant chez les exportateurs que dans les entreprises axées sur le marché domestique. Et ce, dans une mesure comparable, de l’ordre de 4 à 5%. Pour être sûrs que ces pertes sont bien liées au franc fort, et non pas à la conjoncture, ils ont comparé les cas suisses à un groupe d’entreprises représentatives en Autriche: mêmes évolutions conjoncturelles, mais autre climat monétaire. Les divergences ont été observées un trimestre après la fin du taux plancher.

Les investissements ont été bridés

L’autre effet négatif du franc fort est à trouver dans les investissements des entreprises. C’est le constat de trois chercheurs du KOF, associés à Boris Kaiser, de BSS, un bureau bâlois de conseil économique. Leur étude démontre qu’entre 2015 et 2016, les investissements des entreprises suisses dites «à exposition nette positive» – qui exportent davantage qu’elles n’importent – ont baissé de 12 à 15%. Une situation «qui compromet la productivité des entreprises et, à long terme, la croissance économique».

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