C’était dans l’air depuis plusieurs jours. Le Ministère public de la Confédération (MPC) a annoncé mercredi après-midi avoir libéré une partie (120 millions de dollars) des avoirs bloqués en Suisse aux fins de rapatriement au Brésil. «Ces fonds libérés témoignent de la volonté de la Suisse de lutter contre l’utilisation abusive de sa place financière à des fins criminelles et de restituer les avoirs d’origine criminelle aux lésés», souligne le MPC dans un communiqué. En tout, quelque 400 millions de dollars ont été bloqués dans 30 établissements en Suisse.

Le MPC précise en outre avoir ouvert neuf enquêtes pénales pour soupçon de blanchiment d’argent en rapport avec des faits de corruption. Des procédures qui visent huit ressortissants brésiliens et une neuvième contre inconnu. Au moins une de ces personnes, qui aurait agi comme intermédiaire pour placer l’argent issu de la corruption en Suisse, réside actuellement à Genève, a appris Le Temps de plusieurs sources.

Le procureur général de la Confédération Michael Lauber était au Brésil cette semaine dans le cadre d’une table ronde Brésil-Suisse sur la coopération en matière pénale. Il en a profité pour rencontrer son homologue brésilien, le procureur général Rodrigo Janot, afin d’évoquer «les perspectives d’un traitement conjoint du scandale Petrobras». Le communiqué du MPC souligne que «les procédures pénales suisses se poursuivent dans le but de faire rendre des comptes aux auteurs présumés et de déterminer la provenance des avoirs encore bloqués».

L’affaire a éclaté au grand jour en mars de l’année dernière avec le lancement au Brésil de l’opération policière Lava Jato («lavage auto»). Depuis, deux personnages qui se trouvaient au centre du système de corruption sont passés aux aveux. Pedro José Barusco, ancien responsable de la production au sein de Petrobras, et Paulo Roberto Costa, ex-directeur de l’approvisionnement du groupe pétrolier. Face aux enquêteurs, ils ont tout raconté: comment les entreprises du bâtiment s’étaient alliées au sein d’un cartel pour surfacturer les contrats à Petrobras; comment l’argent issu de la corruption avait servi à arroser toute la caste politique du pays, en particulier le parti au pouvoir de la présidente Dilma Rousseff; et enfin comment des banques suisses avaient été utilisées pour cacher cet argent sale.

A ce titre, l’annexe 21 de l’audition de Pedro José Barusco, que Le Temps a pu consulter, est révélatrice. Huit banques suisses, toutes installées à Genève, sont nommément citées: Banque Safra, HSBC, Royal Bank of Canada, la Banque Cramer, Lombard Odier, Pictet, Julius Baer et la banque PKB. Avec à chaque fois le montant des comptes et les années d’ouverture et de clôture.

Contactées par Le Temps, les banques, celles qui ont répondu, n’ont pas souhaité commenter une enquête en cours. Le MPC, qui a ouvert une procédure pénale pour blanchiment d’argent le 11 avril 2014, précise avoir reçu «quelque 60 communications du Bureau de communication en matière de blanchiment d’argent (MROS)». Ce dernier étant directement alerté par les banques lorsqu’elles ont des doutes concernant une transaction. Dans son audition, Pedro José Barusco souligne d’ailleurs que des comptes ont été bloqués en Suisse alors qu’il tentait, au printemps dernier, d’effectuer des transferts d’une banque à l’autre.

«Les investigations ont permis de découvrir plus de 300 relations d’affaires avec plus de 30 établissements bancaires en Suisse, par lesquelles les versements pour corruption examinés par le Brésil ont vraisemblablement transité, précise encore le MPC. Les ayants droit économiques des comptes, généralement ouverts au nom de sociétés de domicile, sont des cadres de Petrobras, des responsables de sous-traitants (kickbacks), des intermédiaires financiers, de même que, directement ou indirectement, des entreprises brésiliennes ou étrangères ayant versé des pots-de-vin.»