Le Covid-19 a posé un problème bien spécifique aux migrants qui envoient régulièrement de l’argent à leur famille restée au pays. Les banques et agences de transfert ayant été fermées, les envois n’ont pas pu être réalisés pendant presque trois mois. Une tragédie pour des millions de personnes sur tous les continents qui dépendent de cet apport en provenance de l’étranger.

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Ce problème n’a pas laissé la Suisse, pays de migrants et de banques, indifférente. C’est la raison pour laquelle elle a lancé, il y a dix jours, un appel qui n’est pas passé inaperçu. En collaboration avec le Royaume-Uni, la Confédération a demandé que les canaux de circulation de ces fonds soient considérés comme un service essentiel et donc accessible en tout temps. «Les envois de fonds sont vitaux, a déclaré le conseiller fédéral Ignazio Cassis. Faisons en sorte que les obstacles soient levés dans le monde entier.»

Officieusement, 1000 milliards de dollars

Cette activité décentralisée donne lieu à des estimations diverses. La Banque mondiale affirme que les travailleurs migrants ont envoyé 554 milliards de dollars dans leur pays d’origine en 2019. D’autres estimations qui tiennent compte des envois par des canaux informels évoquent des sommes allant jusqu’à 1000 milliards de dollars.

Selon la Banque mondiale, les envois de fonds devraient chuter d’environ 20%, à 445 milliards de dollars à cause de la fermeture de bureaux de change et d’agences de transfert en mars, avril et mai. Elle espère un redressement dès 2021.

Plus que l’aide au développement

Les envois de fonds ne constituent pas seulement le moyen de subsistance de millions de familles. Dans de nombreux pays, ils représentent jusqu’à 25% du produit national brut (PIB). Pour d’autres, cette manne est supérieure à celle versée par l’aide au développement. Ce n’est pas tout. Elle a dépassé les investissements directs vers les pays en développement, qui ont chuté de 35% en 2019.

Les envois de fonds sont vitaux. Faisons en sorte que les obstacles soient levés dans le monde entier

Ignazio Cassis

L’an dernier, toujours selon la Banque mondiale, la région Asie de l’Est et Pacifique était le plus grand bénéficiaire de l’argent de migrants (147 milliards). Elle était suivie par Asie du Sud (109), Amérique latine et Caraïbes (96), Europe et Asie centrale (65), Afrique subsaharienne (48) et Moyen-Orient et Afrique du Nord (47).

Dans son appel, la Confédération exhorte à l’utilisation de nouvelles technologies pour assurer le transfert et pour en réduire les frais. A l’échelle mondiale, toujours selon la Banque mondiale, le coût moyen d’un transfert de 200 dollars restait élevé, à 6,8% en moyenne au premier trimestre 2020. Pour l’Afrique, il peut monter à 9%. Le marché multimilliardaire est dominé par les banques ainsi que les grandes agences de transfert comme Western Union (Denver), MoneyGram (Dallas), WorldRemit (Londres), Azimo (Londres), TransferWise (Londres) ou encore Remitly (Seattle). Aux côtés de ces institutions, il existe aussi un vaste réseau d’intermédiaires opérant au niveau national ou régional, mais indispensables pour effectuer les ordres de paiement venant de l’étranger.

Une start-up lausannoise au milieu des géants

Au milieu de ces géants, un petit acteur, la start-up lausannoise Monito, fait son chemin. Lancé en 2013, ce comparateur de coûts de transfert touche une commission de la part de l’intermédiaire choisi sur sa plateforme. «Nous offrons la transparence sur les frais de transfert et sur les taux de change, relève François Briod, cofondateur. Au moins 28 milliards de dollars sont payés en trop chaque année parce que les migrants n’ont pas accès à toutes les données.»

Démonstration sur la base de taux de change en date du mercredi 27 mai et en comparant divers services: pour 500 francs envoyés à l’île Maurice, le bénéficiaire toucherait 20 272 roupies en passant par WorldRemit, mais seulement 19 000 roupies par une grande banque suisse. «Il n’est pas évident de faire changer les habitudes de ceux qui passent par des canaux classiques depuis de longues années, alors même que des gains substantiels sont possibles en passant par le comparateur Monito, insiste François Briod. Evidemment, le donneur d’ordre ne fait pas immédiatement confiance à un nouveau service numérisé et sûr.»

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Pendant les trois derniers mois, alors que les banques et les grandes agences étaient fermées, plus de deux millions de migrants ont tout de même essayé Monito.com. «Le nombre de recherches de la part d’Italiens vivant en Suisse et qui voulaient envoyer un peu d’argent à la famille a doublé par rapport à une période normale. Pour les Brésiliens, l’augmentation a été de 50%.» Pour la start-up lausannoise, cette croissance a une conséquence: le nombre de collaborateurs est passé de 11 à 15 sur l’année.