INFORMATIQUE

Le besoin accru en informaticiens tourne à la chasse à l'homme

Explosion du commerce électronique, des télécommunications, passage à l'an 2000, introduction de l'euro sont autant de raisons qui expliquent la pénurie d'informaticiens. Les spécialistes ne voient guère d'amélioration pour les six à huit ans à venir.

Pénurie d'informaticiens sur le marché du travail? "Mon cauchemar, lance Marc-André Berclaz, directeur de l'Ecole technique cantonale d'informatique de Sierre. A l'heure actuelle, je reçois entre sept et neuf demandes par semaine de la part d'entreprises qui cherchent désespérément des personnes formées et qualifiées. C'est simple, en janvier, soit près de six mois avant leur diplôme, tous les étudiants de l'Ecole ont déjà trouvé un emploi. Ils seront au nombre de 51 cette année mais il faut bien reconnaître que par rapport aux besoins des milieux économiques, il s'agit là d'une dose homéopathique."

Un seul exemple: Gestronic, une PME lémanique de 45 personnes qui vient de s'allier au spécialiste français de la monétique, Crédinfor, cherche aujourd'hui à développer ses activités à haute valeur ajoutée dans l'intégration et la sécurité des réseaux. Ses besoins: une dizaine d'informaticiens de haut vol. Ses chances de les trouver en Suisse: pratiquement aucune. Il y a quelques mois, lorsque trois collaborateurs d'une société concurrente passaient en bloc chez Gestronic, cet apport de compétences était salué comme une véritable victoire. ("II y a tellement peu de ressources disponibles, explique Gil Colin, patron de ProCom, une des entités de Gestronic, que les entreprises cherchent à débaucher les spécialistes des voisins. Ce qui entraîne inévitablement de la surenchère sur les salaires. "Gestronic calcule en effet 200 000 francs en salaire et formation pour toute personne qui rejoindra son équipe. Mais encore une fois, vu la difficulté de trouver ces compétentes en Suisse, c'est vers la France et son nouveau partenaire que se tourne aujourd'hui Gestronic, même si la pénurie d'informaticiens est estimée à 8000 dans l'Hexagone.

Un phénomène durable

"En termes de salaires, on parle pourtant d'une base de départ déjà élevée pour des ingénieurs, oscillant entre 100 000 et 150 000 francs selon les postes, confirme Serges Sérapian, responsable chez Manpower de la division informatique pour la Suisse romande. C'est pourquoi cette inflation à laquelle on assiste est démesurée, particulièrement à Genève". Les autorités du canton se montrent en effet peu accommodantes dans l'octroi de permis de travail. Et pourtant, de 1995 à 1997, le nombre de permis au niveau suisse est passé de 7390 à 10 050, soit une augmentation de 35%, largement redevable aux énormes besoins des entreprises helvétiques en informaticiens spécialisés dans les logiciels bancaires et d'assurance par exemple. Cette augmentation reste toutefois largement insuffisante. C'est pourquoi Manpower vient d'imaginer en partenariat avec la société américaine Computer Based Training, un programme de cours interactif sur CD-Rom, permettant de se former aux systèmes informatiques de base. "Des ingénieurs ETS et des diplômés de l'EPFL ont répondu à l'appel, poursuit Serges Sérapian. En quelques semaines, j'ai déjà pu placer plusieurs personnes."

Telle est en effet la nouvelle donne. Les technologies de l'information, incontournables aujourd'hui, obligent les entreprises à un constant effort d'adaptation et de mise à jour. Au niveau des ressources humaines, cela devrait immanquablement se traduire par l'embauche de spécialistes de plus en plus pointus. Seulement, on assiste actuellement à une conjonction de phénomènes qui rend l'opération particulièrement problématique. "La migration sur des systèmes intégrés, les architectures clients/serveurs, l'explosion attendue du commerce électronique, sans oublier le passage à l'an 2000 et les nécessaires adaptations à l'introduction de l'euro sont quelques-unes des raisons qui peuvent expliquer cette pénurie ressentie tant par les entreprises que par les sociétés de consultants spécialisés en informatique, explique Frédéric Gebruers, responsable des activité audit et conseil dans les système d'information auprès d'Arthur Andersen. Cet assèchement du marché risque d'ailleurs de se prolonger encore plusieurs années car après l'an 2000, il faudra bien améliorer ce qui a été fait dans l'urgence."

La Suisse, pas un cas isolé

La Suisse n'est assurément pas le seul pays où les informaticiens sont devenus une denrée suffisamment rare pour être traquée. "Si l'on en croit les analyses américaines, même les compagnie de la Silicon Valley éprouveraient des difficultés semblables, rapporte Leslie Eusebe de Adecco. Mais si le problème est particulièrement aigu en Suisse, c'est également parce que les filières de formation ont tardé à se mettre en place." La filière en informatique de gestion ne date en effet que de 1986, quant à l'apprentissage d'informaticien, c'est seulement en 1995 qu'il a vu le jour sous la pression de l'Association patronale suisse des constructeurs de machines. Aujourd'hui, ils sont quelque 1300 jeunes à suivre cette formation à comparer aux 300 diplômés ETS en 1997, aux quelque 100 personnes qui vont sortir de la future HES romande avec un certificat d'informatique de gestion en poche et à la petite dizaine informaticiens postgrade formés par chacune des universités. "Nous sommes restés prudents, sur la réserve, soucieux des standards de qualité, poursuit Marc-André Berclaz. En un sens, nous n'avons pas correctement évalué les besoins d'aujourd'hui." Et de conclure sur une période dorée de six à huit ans pour ces jeunes informaticiens qui débarquent sur le marché du travail. Tous ne peuvent pas en dire autant.

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