placements durables

«Les besoins financiers nécessaires à la transition vers une économie durable sont énormes»

La plateforme Swiss Sustainable Finance (SSF), spécialisée dans les questions relatives à la finance durable en Suisse, a démarré ses activités l’automne dernier avec 73 membres. Sa directrice, Sabine Döbeli, dresse un premier bilan. Selon elle, la Suisse peut jouer un rôle clé dans la promotion des principes d’économie durable

«Il faut parvenir à mobiliser des moyens privés»

Placements durables Sabine Döbeli, directrice de Swiss Sustainable Finance, fait le point

Fondée en juillet 2014, la plateforme Swiss Sustainable Finance (SSF), spécialisée dans les questions relatives à la finance durable en Suisse, a démarré ses activités l’automne dernier avec 73 membres. Sa directrice, Sabine Döbeli, souligne qu’il ne faut pas restreindre l’accès à ces placements. Le Temps: Quel bilan dressez-vous après sept mois d’activités?

Sabine Döbeli: Nous sommes très satisfaits de voir avec quelle rapidité l’organisation s’est développée depuis son lancement. SSF compte désormais 83 membres, et, récemment nous avons accueilli, entre autres, UBS, Credit Suisse ainsi que la BCZ. Nos membres sont répartis sur l’ensemble du pays. En Suisse romande, presque toutes les grandes institutions financières ainsi que toutes celles spécialisées dans la finance durable sont membres fondateurs de SSF. Jean Laville, le directeur adjoint de SSF, est basé à Genève. Nous comptons aussi trois organisations en provenance du Tessin, y compris le Centro di Studi Bancari. Il est aussi réjouissant d’avoir pu attirer une personnalité comme Jean-Daniel Gerber, ex-chef du Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco), proposé à l’élection de la présidence de SSF le 17 juin. Il dispose d’un excellent réseau à Berne et dans le secteur financier.

– Pratiquement, dans quels domaines votre plateforme a-t-elle déjà pu apporter une contribution?

– Nous avons participé à plusieurs initiatives importantes liées à la finance durable. SSF a été, début mai, partenaire officiel de la conférence Swiss Finance in a Changing World, organisée par le Programme des Nations unies pour l’environnement (UNEP), l’Office fédéral de l’environnement et le Seco. Cette participation avait pour arrière-plan celle de la Suisse dans un projet mis en place par l’UNEP destiné à façonner un système financier durable. Les besoins financiers nécessaires à la transition vers une économie durable, mais aussi pour le développement global, sont énormes. Il ne sera possible d’effectuer des progrès rapides dans ce sens que si nous parvenons aussi à mobiliser des moyens privés. SSF a ainsi pu présenter les apports de la Suisse au projet de l’UNEP, démontrant ainsi que notre organisation est devenue une voix importante au niveau fédéral, cela peu après notre création.

– Comment SSF peut-elle promouvoir la finance durable?

– Nos activités sont organisées autour de quatre groupes de travail. Premièrement, la formation. L’objectif est d’élaborer des documents d’enseignements standards au sujet de la finance durable. Deuxièmement, les investissements pour le développement. Ici, il s’agit de mettre à disposition des données utiles à ce domaine et d’identifier les obstacles qui empêchent d’accroître les investissements qui s’y rapportent. Troisièmement, un groupe de travail pour les investisseurs institutionnels qui analyse les barrières qui les freinent à adopter des investissements durables. Quatrièmement, dans la gestion de fortune, nous voulons mettre en place des mesures afin de surmonter ce qu’on appelle en anglais le sustainable investment gap, à savoir l’écart entre la disposition des investisseurs à investir dans la finance durable et l’offre de produits qui leur est proposée par leurs conseillers financiers. La demande des investisseurs pour les placements durables existe, tout comme une offre très variée de produits financiers consacrée à ce thème. Pourtant, les volumes investis par la clientèle de banque privée ne croissent que faiblement.

– Comment l’expliquer?

– Selon une nouvelle étude scientifique, il semble que la complexité du sujet découragerait certains conseillers en placement. Parfois, les clients intéressés aux placements durables en savent davantage sur le sujet que les conseillers, ce qui ne facilite pas les échanges.

– Y a-t-il trop de labels en matière de placements durables?

– Je n’ai pas l’impression qu’il y ait beaucoup de labels reconnus dans ce domaine. De toute manière, je ne pense pas qu’il soit utile de développer une approche d’investissement basée uniquement sur l’octroi de labels à des sociétés de gestion ou à des produits financiers. Cela peut conduire à une mentalité de box-ticking où les acteurs se contentent de remplir des cases plutôt que de réfléchir si un placement respecte vraiment les principes liés à la finance durable.

– Il y a une opposition entre l’approche «best-in-class», qui consiste à sélectionner les sociétés ou produits qui respectent le mieux les critères de durabilité au sein de leur secteur d’activité, et celle qui vise à exclure des secteurs problématiques de l’univers d’investissement. Qu’en pensez-vous?

– Effectivement, l’approche best-in-class se veut plus systématique et cherche à promouvoir la durabilité dans tous les secteurs. Par contre, avec celle d’exclusion, on remplit les cases en s’assurant que l’on n’investit que dans des secteurs considérés comme durables mais on ne change pas le monde pour autant. Se limiter à investir uniquement dans des secteurs peu polluants, par exemple, n’aide pas forcément à réduire les émissions nuisibles à l’environnement. Car, dans ce cas-là, les investisseurs n’exercent pas de pression sur les sociétés actives dans des secteurs plus nuisibles à l’environnement. Je pense qu’il vaut mieux investir dans toutes les branches et d’essayer d’exercer une influence dans tous les domaines, par exemple par l’approche best-in-class ou bien par une approche intégrée. Au final, c’est à l’investisseur de décider quelle approche lui convient le mieux.

– Prenons le cas des matières premières, un investisseur durable peut-il y placer de l’argent? – Oui. Car, dans l’industrie minière aussi, il faut tenir compte des améliorations qui sont effectuées par certains acteurs du secteur. L’initiative sur la transparence des industries extractives (EITI, en anglais), qui établit des normes visant à promouvoir une meilleure gestion des revenus provenant de l’exploitation des ressources naturelles, peut servir d’aide à la décision dans ce domaine. Il en va de même du respect de normes de travail minimales chez les sous-traitants de l’industrie textile ou des technologies de l’information qui fournissent les fabricants d’ordinateurs ou de téléphones portables.

– Est-il possible d’exercer une pression sur les entreprises non cotées en bourse?

– C’est beaucoup plus difficile, sauf si elles sont en relation d’affaires importantes avec de grandes sociétés cotées. Il est éventuellement possible de le faire via les obligations émises par les sociétés mais cela a moins d’impact. Pour les sociétés entièrement privées, il ne reste plus que la pression via l’opinion publique.

– Attendez-vous plus de soutien de la politique pour promouvoir les placements durables?

– Il y a certainement des aspects pour lesquels les conditions-cadres peuvent être améliorées. Par exemple, la Suisse n’est pas attrayante pour l’émission d’obligations, notamment en raison du droit de timbre. Avec de meilleures conditions-cadres, la Suisse pourrait mieux se profiler comme centre pour les obligations vertes, ou green bonds.

– Les placements durables devraient-ils bénéficier d’un soutien particulier?

– Le marché jouera le rôle le plus important, car, à mon avis, dans l’industrie financière, les placements durables constitueront la norme à l’avenir et les clients institutionnels et privés vont de plus en plus systématiquement exiger l’inclusion de ces aspects. Mais des mesures au niveau de la transparence auraient l’avantage d’accélérer cette évolution.

– Quel est l’impact de l’évolution de la réglementation, y compris celle dans l’UE, sur l’essor des placements durables en Suisse?

– Les directives plus strictes mises en place à la suite de la crise financière ont conduit à des conditions-cadres plus difficiles pour la finance durable. La directive européenne MiFid a des exigences très élevées pour la distribution de produits. Cela renchérit les coûts pour les petites boutiques innovantes et rend presque impossible de distribuer certains produits à des investisseurs privés. C’est le cas pour certains fonds de microfinance ou de capital-investissement spécialisés dans les placements durables, qui ne peuvent plus être distribués qu’à des investisseurs qualifiés. Compte tenu de la difficulté de trouver des investissements générant des rendements suffisants pour les privés et les institutionnels dans cet environnement d’intérêts bas, il est contre-productif de restreindre l’accès au capital-investissement qui est justement orienté sur le long terme. Il en va de même des règles européennes de Solvabilité II qui rendent la tâche plus difficile aux assureurs qui souhaitent investir dans des placements plus illiquides comme les infrastructures. Il est difficile de trouver un équilibre idéal entre la protection des investisseurs et l’innovation. Actuellement, la balance va dans le sens d’une surréglementation plutôt d’esprit punitif. La Suisse ne devrait pas se précipiter pour reprendre à l’avance toutes les règles qui sont mises en place actuellement en Europe.

– Presque toutes les grandes sociétés cotées en bourse publient un rapport sur la durabilité et prétendent tenir compte de ces aspects. L’univers des placements durables en Suisse ou en Europe est-il encore vraiment différent des indices boursiers habituels? – En Suisse, seulement la moitié environ des entreprises cotées en bourse publient des informations sur les questions liées à la durabilité. Et beaucoup de ces informations ne reposent pas sur des normes établies et sont donc difficilement comparables. Le fait qu’une entreprise publie un rapport consacré à la durabilité ne suffit pas en soi à prouver qu’elle a de bonnes pratiques en la matière. Une analyse plus approfondie doit permettre d’identifier quelles sont les meilleures sociétés par rapport à celles qui sont vraiment très mauvaises. Il faut aussi garder à l’esprit que lorsque le niveau général s’améliore, il y a toujours des entreprises meilleures que d’autres.

– Parmi les grandes sociétés de l’indice SLI, y a-t-il des entreprises qui ne satisfont vraiment pas aux critères de durabilité? L’exploitant de plateformes pétrolières Transocean peut-il figurer dans un univers de placement durable?

– Avec l’histoire de Deepwater Horizon, Transocean n’est certainement pas une compagnie qui fait partie des fonds de durabilité. Au-delà de cet exemple assez spécifique, on peut citer Syngenta, qui, malgré une communication sur la durabilité importante et substantielle ne convainc pas encore les investisseurs durables au vu de controverses publiques concernant la toxicité de certains de ses produits.

– Qu’en est-il des actions des sociétés issues des pays émergents?

– La tâche est effectivement plus difficile. Souvent, les analystes ne peuvent obtenir des informations – parfois rudimentaires – qu’en dialoguant directement avec les entreprises. Heureusement, il est aussi possible de s’appuyer sur les données fournies par des sociétés d’analyse tierces comme l’agence de notation suisse Inrate ou Vigeo basée en France.

– La recherche consacrée aux placements durables est-elle suffisante en Suisse? – Il y a encore beaucoup de recherches à effectuer dans ce domaine et les universités suisses sont actives de manière relativement ponctuelle sur ce plan. Le Geneva Finance Research Institute, membre de SSF, dispose d’une chaire consacrée à la finance durable. Il y a aussi un centre de microfinance dans l’Institut pour la banque et la finance (IBF) à Zurich. Toutefois, il n’y a pas que la recherche qui compte mais aussi l’enseignement. Une personne qui étudie la finance aujourd’hui peut effectuer toutes ses études sans n’avoir jamais entendu parler de finance durable. Il est souhaitable d’intégrer les aspects de durabilité à tous les niveaux, de l’enseignement à la formation continue. Des efforts importants sont consentis à l’université de Genève avec l’organisation, pour la troisième fois en mars 2016, du Geneva Summit for Sustainable Finance. Consacré à la recherche académique sur la finance durable, il a attiré en 2014 plus de 350 personnes. C’est l’événement académique le plus important en Europe consacré à la finance durable.

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