Tremblement de terre. Lorsque Bill Gross remet sa démission le 26 septembre 2014, les investisseurs du monde entier sont stupéfaits. Ce qui les étonne, ce n’est pas tant qu’il quitte Pacific Investment Management Co (Pimco), le fonds obligataire le plus important du monde qu’il a lui-même créé en 1971. Mais bien davantage la société qu’il rejoint dans la foulée: Janus Capital.

«Cette décision a quelque chose d’une déchéance», écrit ainsi l’agence financière Bloomberg le jour du séisme. Avant d’argumenter par les chiffres: «Bill Gross, qui contrôlait un fonds de 222 milliards de dollars (202 milliards de francs) chez Pimco, va se retrouver à la tête d’un nouveau fonds qui atteint tout juste 13 millions de dollars.»

Pour Janus Capital, qui vient d’enregistrer 17 trimestres de sorties nettes de fonds consécutifs, l’arrivée de Bill Gross s’apparente à une véritable bouffée d’oxygène. L’action du groupe gagne 30% en une seule journée. Lors du quatrième trimestre 2014, le fonds obligataire que vient de prendre en main le gourou de la finance – le «Janus Global Unconstrained Fund» – passe de 13 millions à 1,375 milliard de dollars. «Son arrivée a permis d’accroître la notoriété de la société, confirme un spécialiste de la communication actif dans le milieu financier. En matière de com’, c’était ce qui pouvait arriver de mieux.»

En Suisse aussi, plusieurs gérants avouent avoir entendu parler de Janus pour la première fois avec l’arrivée de Bill Gross. Alors qui est Janus Capital? Quelles sont ses activités en Suisse? Et, surtout, comment est-il parvenu à débaucher le plus célèbre gérant obligataire du monde?

Janus Capital Management a été créé en 1969 à Denver par Tom Bailey, un analyste dans une banque de Wall Street. Ce dernier veut s’éloigner des marchés. Et se ­concentrer sur la recherche fondamentale. Avec les années, l’entreprise se déploie en dehors du Colorado. Dans les années 1990, elle s’installe à Londres. Puis à Milan, à Tokyo, à Hongkong, à Paris, à Zurich, à Dubaï et à Francfort.

A cette période, Janus Capital connaît le succès avec des investissements dans des sociétés actives sur le web. Mais la société est vite rattrapée par la bulle internet et voit sa masse sous gestion passer de 330 milliards de dollars en mars 2000 à 145 milliards quatre ans plus tard. C’est à cette époque également qu’elle paie 226 millions de dollars pour mettre fin aux poursuites d’Eliot Spitzer. Le procureur de New York l’accuse alors d’avoir favorisé un hedge fund en lui permettant de réaliser des transactions «impropres» à court terme au détriment de ses autres clients.

Aujourd’hui, la galaxie Janus Capital, qui comprend Janus Capital Management mais aussi les sociétés de gestion Intech et Perkins rachetées dans le courant des années 2000, gère 183,1 milliards de dollars – contre 1270 milliards pour Pimco – et compte 1200 employés dans 19 pays. Elle dispose d’un bureau de représentation à Zurich où deux personnes se chargent de la promotion des fonds maison dans la partie alémanique du pays. Quant à la Suisse romande, c’est le bureau de Paris, ouvert il y a trois ans, qui s’en occupe. Au même titre que toute l’Europe francophone. Un bureau qui propose à ses clients suisses toute la gamme de produits du groupe, soit une trentaine de fonds distribués via une SICAV basée à Dublin.

«Nous avons trois types de clients en Suisse, explique Julien Froger, responsable du bureau de Paris. Les banques privées, les gérants indépendants et les clients institutionnels. Et de préciser: Janus Capital est bien connue en Suisse où la société est présente depuis une dizaine d’années et où il existe une très bonne culture de la gestion d’actifs.» La société ne donne toutefois pas de chiffres détaillés sur ces clients en Suisse.

La recherche fondamentale est toujours restée le «mantra» du groupe. Elle est axée autour de trois pôles: les actions (equity), les obligations (fixed income) et l’allocation d’actifs (asset allocation), pôle dans lequel Bill Gross gère ses fonds. En tout, une cinquantaine d’analystes sont déployés entre Denver, Londres et Singapour. Tom Bailey a inculqué une autre particularité à sa société, celle de compiler ses propres données grâce, notamment, à des questionnaires envoyés à ses partenaires, que ce soit des réseaux de pharmacies ou des concessionnaires automobiles. «Comme le rappelle une affiche – dans le bureau de la directrice de la recherche Carmel Wellso à Denver – «discuter avec le management d’une société n’est pas suffisant pour faire de la recherche», relate Julien Froger. Il faut aller plus loin, sonder les responsables financiers, mais aussi les fournisseurs, etc.»

Cette doctrine ne suffit pas toujours à attirer les investisseurs. Lorsqu’il a pris les rênes de Janus Capital en 2010, Richard Weil a ainsi reçu pour mandat de diversifier la gamme des produits mais aussi la clientèle de la société de gestion. En d’autres termes, s’élargir à d’autres horizons que les actions et les clients américains. Une stratégie payante, selon Julien Froger. «16% des fonds de la clientèle viennent aujourd’hui d’autres pays que les Etats-Unis, explique-t-il. Quant aux fonds obligataires, ils ont doublé en taille, passant de 15 à 34,4 milliards de dollars.» Selon une étude de Credit Suisse, ils pourraient même atteindre 70 milliards de dollars avec Bill Gross aux manettes.

Le plus gros coup de «Dick», comme on le surnomme à l’interne, est donc bien d’avoir débauché son ami et ancien collègue de Pimco. Si la rumeur veut que Bill Gross ait été sur le point de se faire virer, la version officielle est tout autre. «Il lui a offert une structure adéquate pour gérer au mieux sa stratégie unconstrained», explique Julien Froger. Et un bureau flambant neuf à New Port Beach, en Californie, là où il avait fondé Pimco. Richard Weil n’en était pas à son coup d’essai: une année plus tôt il avait recruté une autre star de la finance, le Prix Nobel d’économie 1997, Myron Scholes.

Janus Capital Management a été créé en 1969 à Denver par un analyste de Wall Street qui voulait s’éloigner des marchés

Janus Capital Management a été créé en 1969 à Denver par un analyste de Wall Street qui voulait s’éloigner des marchés