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Bill McNabb: «Le bas coût est devenu la norme»

Bill McNabb, à la tête de Vanguard, le plus grand groupe de fonds de placement au monde, estime que l’incertitude et les dysfonctionnements sont les pires depuis 30 ans. L’investisseur doit distinguer entre les fonds à bas coût et les fonds chers

Vanguard a attiré 277 milliards de dollars en 2016 uniquement. Avec plus de 4000 milliards de dollars sous gestion, sa taille dépasse de loin les 2821 milliards d’UBS. Sa réussite est en partie le fruit d’une stratégie basée sur des commissions extrêmement basses. A l’inverse de l’industrie, en finance un fonds à bas coût est annonciateur d’une performance supérieure à terme. Son nouveau conseiller robot personnalisé gère davantage d’actifs que tous les autres robo-advisors. Bill McNabb explique ses prochains projets et idées d’investissement.

Le Temps: Face aux incertitudes politiques, qu’elles soient liées au Brexit ou non, adoptez-vous une attitude attentiste?

Bill McNabb: Le niveau d’incertitude n’a jamais été aussi élevé durant mes 31 ans de carrière. Je suis sorti de l’université juste après le Watergate. La fin des années 1970 et le dysfonctionnement des grands partis ressemblent à l’époque actuelle. Mais aujourd’hui, c’est encore pire. Et c’est un phénomène global. L’incertitude résulte de la combinaison de la mondialisation et du vieillissement démographique, auxquels il faut ajouter la révolution technologique. Les effets de cette dernière sont totalement sous-estimés.

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L’ascension du populisme en est une réponse politique. Le meilleur conseil à donner aux investisseurs est de diversifier leur portefeuille, parce qu’il est difficile de désigner les futurs gagnants et perdants, et surtout d’avoir un portefeuille global. C’est très important pour la prochaine décennie. Mon autre conseil est de considérer les commissions de gestion non comme des points de base mais comme une partie du rendement. Enfin, je conseille de rester investi malgré les incertitudes.

– Sur le marché des ETF, est-ce que les commissions, tombées en moyenne à 0,18% chez vous, ont touché un niveau plancher?

– Notre point de vue sur les commissions diffère de celui de la concurrence. La baisse des commissions traduit une plus grande efficacité de nos structures et de nos affaires. Elle exprime un gain économique que nous transmettons à nos investisseurs. Le phénomène a démarré aux Etats-Unis et se répand maintenant au niveau global.

Il arrivera bien sûr un moment où il ne sera pas possible d’encore réduire les commissions. Mais nous ne comprenons pas cette tendance comme le fruit d’une stratégie d’entreprise qui chercherait à baisser les prix d’une certaine gamme de produits afin d’accroître son volume d’affaires. Elle traduit une volonté de travailler de la manière la plus efficiente possible. L’histoire prouve que nous avons, de cette manière, toujours pu baisser les commissions.

– Certains autres gérants d’ETF n’hésitent pas à dire que la concurrence se déplacera du prix vers le service et sur la meilleure façon d’intégrer les ETF dans les portefeuilles. Votre approche est-elle différente?

– Aux Etats-Unis, je pense que, sous maints aspects, la guerre des commissions est terminée. Les bas coûts ont triomphé tant dans la gestion indicielle que les fonds actifs. Le bas coût est devenu la norme. Les bas prix sont une nécessité, mais l’avenir appartient effectivement aux aspects pédagogiques, à la formation et au service. Cette proposition créera une grande valeur pour les investisseurs.

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Le service aux investisseurs figure dans l’ADN de notre compagnie. Aux Etats-Unis, 30 millions d’investisseurs bénéficient de nos services d’une manière ou d’une autre. Ils nous fournissent de vastes quantités d’informations. Les six derniers mois, les connexions internet sont en hausse de 40 à 50%. Notre base de clients ne s’est pas accrue pareillement, mais la richesse des données sur l’impact du Brexit ou d’autres événements politiques sur les investissements s’est nettement accrue. A l’avenir, ces données nous permettront d’augmenter la valeur de nos services.

– Est-ce que les données dont vous disposez vous obligent à investir vos ressources autrement et à investir davantage dans la technologie?

– Nous avons toujours beaucoup investi en technologie ces 20 dernières années. Au milieu des années 1990, nous étions le premier gérant de fonds américain au bénéfice d’une présence sur le Web. Mon prédécesseur a immédiatement perçu le pouvoir d’Internet. Le rendement de l’investissement en technologie est presque infini. Nous pensons qu’il produit trois sortes d’effets.

D’abord, il nous rend plus efficients et nous permet de faire davantage pour le même prix. Le deuxième effet consiste à rendre nos employés plus intelligents et mieux équipés pour répondre aux désirs des clients. Les clients profitent ainsi des développements considérables intervenus depuis 20 ans. Le troisième rend la vie de nos clients plus facile et confortable. Cette année, nous allons dépenser plus de 1,5 milliard de dollars dans la technologie. Une grande partie de ce montant est attribuée à de légères améliorations de nos opérations existantes. La somme de ces progrès produit des effets significatifs. Il faut savoir qu’au cours d’une seule journée, nous enregistrons 1,5 million de connexions sur notre site web.

– Quel est le montant alloué à des investissements vraiment nouveaux?

– Pas moins de 600 millions de dollars sont consacrés à de nouveaux équipements. Par exemple nous transformons nos ressources informatiques pour mieux répondre aux clients internationaux. Aux Etats-Unis, nous améliorons notre service de conseil aux investisseurs individuels. En technologie comme en investissements, notre approche est centrée sur le long terme. Je ne suis pas préoccupé par les rapports trimestriels ou annuels. Je préfère me fixer sur la situation que nous devrons occuper dans trois ou cinq ans. C’est d’ailleurs la principale raison de notre réussite.

– Voulez-vous être le leader des innovations, le premier à introduire des ETF sur tous les objets connectés?

– Nous avons été les premiers gérants avec une app sur l’iPhone aux Etats-Unis. Je pense toutefois que l’idée même du pionnier est souvent surestimée. Ce n’est pas Apple qui a inventé le lecteur MP3, mais il l’a simplifié et amélioré. L’important n’est pas d’être le premier, mais de tirer les leçons du marché et de proposer des améliorations. Aux Etats-Unis, nous n’avons pas inventé l’ETF. Nous sommes même arrivés tardivement, mais notre proposition a été supérieure à la concurrence.

L’idée de la gestion indicielle ne vient pas de Vanguard, mais de gérants sophistiqués. John Bogle en a fait un produit pour les petits investisseurs. La technologie est parfois en avance sur l’opportunité commerciale. L’important est de reconnaître l’opportunité commerciale qu’autorise une innovation.

– Quelle est votre réponse aux robo-advisors?

– C’est un bon exemple. Plusieurs années avant que les conseillers robots ne soient populaires, nous avons démarré un projet de soutien aux petits investisseurs. Nous avons défini une équipe de chercheurs de grand talent chargés d’offrir un service très bon marché pour un très grand nombre de petits investisseurs (au maximum 50 000 dollars). Des nouvelles idées ont émergé à la lumière des comparaisons avec les robo-advisors les plus connus, comme Betterment ou Wealthfront. Ces derniers disposent de services entièrement virtuels, sans aucune intervention humaine.

Nous avons estimé que les avantages des robo-advisors devaient être accompagnés d’un conseil professionnel et humain, même si notre algorithme est sans doute le plus sophistiqué au monde. Aujourd’hui, notre conseil automatisé et personnalisé pour les petits investisseurs, né il y a deux ans, gère pour 70 milliards de dollars d’actifs. Le total mondial des robo-advisors en est encore loin.

– Quand allez-vous introduire votre conseiller personnalisé en Europe?

– Nous ne pouvons le préciser aujourd’hui. Nous allons prochainement lancer un service de crédit direct aux particuliers à Londres. Nous n’allons pas mettre la charrue devant les bœufs.

– Les fonds de placement actifs représentent un tiers de vos avoirs. C’est un domaine où les fusions et acquisitions se multiplient. Quels seront les futurs contours de ce marché?

– Pour moi, la distinction entre les fonds actifs et passifs n’est pas la bonne approche du monde de la gestion d’actifs. Il est préférable de distinguer les fonds à bas coûts et ceux à coûts élevés. En fait c’est une expérience valable dans l’ensemble de la consommation. Plus vous payez cher et plus vous en attendez un service supérieur. Pourtant ce qui est vrai pour l’automobile ne l’est pas en finance. L’agence Morningstar a réalisé des études à ce sujet. Plus un fonds est coûteux et plus faible sera sa performance future. C’est peut-être contre-intuitif pour un consommateur, mais c’est un fait. Et c’est la raison pour laquelle nous insistons tellement sur les coûts.

Morningstar offre un système d’étoiles pour les fonds de placement. Les investisseurs s’attendent à une bonne performance future pour les fonds avec 4 ou 5 étoiles. Morningstar a pourtant indiqué que le nombre d’étoiles n’était pas un indicateur de performance future, au contraire des coûts. Qu’un gérant soit actif ou passif, s’il n’a pas des bas coûts il risque de rencontrer des problèmes.

– Qu’en est-il chez Vanguard?

– Si vous regardez notre performance dans les fonds actifs, la moitié de la surperformance peut être accordée à l’habileté des gérants et l’autre aux coûts des produits. La différence de coûts ne se limite pas à celle des commissions. Les coûts de production jouent un rôle clé, par exemple le nombre de transactions par fonds. Aux Etats-Unis, un gérant moyen fait tourner son portefeuille de 80 à 90% chaque année. Le pourcentage est nettement inférieur pour les fonds indiciels.

– Est-ce qu’avec la consolidation de l’industrie les commissions baisseront plus rapidement?

– Les commissions des fonds actifs ont baissé moins vite que je ne le pensais. Les sociétés qui gèrent des fonds actifs sont parfois cotées en bourse et tiennent à maintenir leurs marges. Mais le niveau actuel n’est pas durable. Sinon, les investisseurs vont encore plus largement investir dans les ETF.

– Est-ce que vous allez participer à la consolidation?

– C’est théoriquement possible, mais ce n’est pas vraisemblable. Notre croissance a été supérieure à la concurrence et elle a été entièrement organique. J’ajoute que nous n’avons pas d’objectifs de croissance. Cette dernière n’est que le résultat de nos efforts et de notre stratégie. Je note d’ailleurs que la plupart des fusions échouent.

– Au début de l’année, vous avez dit que les actions ne gagneraient que 2 à 3% par an durant la prochaine décennie. Faut-il revoir votre prévision?

– Je parlais du rendement réel d’un portefeuille équilibré. C’est le résultat de notre modèle basé sur l’évaluation des actifs. Les actions devraient offrir un rendement inférieur de 2 à 3% à la moyenne, soit 6 à 7%. Les marchés industrialisés sont bien évalués. Dans les obligations, il suffit de regarder le rendement à l’échéance pour en déduire un rendement futur de 2 à 3%. Le total est alors de 5,5%, lequel doit être réduit des 2% d’inflation. Ce niveau de performance doit être comparé aux 5 à 6% des années passées.

L’important est d’intégrer ces perspectives à long terme dans les situations particulières. Beaucoup de gens s’approchent de leur retraite. S’ils espèrent un rendement de 10% jusqu’à leur retraite, ils risquent d’être déçus. L’investisseur ne peut que travailler plus longtemps ou épargner davantage. C’est pour nous une obligation morale de les avertir. Le phénomène n’est pas limité aux Etats-Unis.


Profil

1957 Naissance à Alexandria en Virginie (Etats-Unis).

1979 Diplôme Business Administration Sciences, Dartmouth College.

1983 MBA à la Wharton School, University of Philadelphia.

1986 Rejoint Vanguard.

2008 Président de la direction générale du groupe Vanguard.

2010 Président du conseil d’administration.

Autres fonctions: conseil de la Zoological Society of Philadelphia et de la United Way of Greater Philadelphia and Southern New Jersey.

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