Interview

«Le Biopôle sera un campus de référence internationale des sciences de la vie»

Plusieurs nouveaux bâtiments vont éclore à Epalinges pour accueillir des entreprises à la pointe de la technologie, principalement dans l’oncologie, la nutrition, l’immunologie, la neurologie et la médecine personnalisée

A quelques mètres de la sortie d’autoroute A9 de Lausanne Vennes ou du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), le Biopôle d’Epalinges est en pleine effervescence. Un véritable campus prend forme. Des nouveaux bâtiments vont sortir de terre ces prochaines années pour héberger des sociétés de toutes tailles actives dans les sciences de la vie. Nommé en 2015 à la tête du Biopôle, après le licenciement des anciens administrateurs des lieux en 2013, Nasri Nahas fait part de ses ambitions.

Le Temps: A quoi ressemble le Biopôle aujourd’hui et comment va-t-il évoluer ces prochaines années?

Nasri Nahas: Avec le nouveau bâtiment de 9000 carrés des Retraites Populaires, en cours de construction, nous espérons héberger une dizaine de sociétés dans les sciences de la vie qui rejoindront les trente déjà existantes sur le site. Il s’agit essentiellement de sociétés suisses, jusqu’alors basées dans d’autres cantons ou dans la région, mais qui ont décidé de poursuivre leur croissance ici à Epalinges. Elles sont séduites par le dynamisme du canton de Vaud dans les sciences de la vie et par le Biopôle. Nous avons également de l’intérêt de sociétés américaines et canadiennes.

Face à la forte demande, un autre projet est déjà à l’étude dont la construction devrait démarrer au premier trimestre 2018. Ce n’est pas terminé. Au début 2020 ou en 2021, un bâtiment supplémentaire hébergera des sociétés dans les sciences de la vie mais aussi des infrastructures qui permettront de créer un véritable campus, avec un parking souterrain de 500 places, une crèche, une salle de sport, un restaurant, une cafétéria, etc.

– Combien de mètres carrés sont encore constructibles?

– Fondé en 2004 par les pouvoirs publics, le Biopôle a pour mission de valoriser un parc de 134 000 mètres carrés. 33 000 mètres carrés ont déjà été construits. Il reste encore 50 000 carrés à disposition de Biopôle SA pour accueillir des sociétés dans les sciences de la vie ou des infrastructures nécessaires à cette communauté. Nous construisons au fur et à mesure de la demande. Parallèlement, l’Etat de Vaud va valoriser 50 000 mètres carrés destinés à accueillir des instituts de recherche dédiés à la médecine personnalisée, l’oncologie ou l’immunologie par exemple ainsi que l’Institut Ludwig pour la recherche sur le cancer.

– Qui sont les locataires déjà existants?

– Outre une partie minoritaire dédiée à des sociétés de services comme le terminus du M2, une fiduciaire, une banque, une agence de marketing ou clinique médicale, la plus grande partie du site est occupée par des sociétés et instituts dédiés aux sciences de la vie. Je citerai par exemple la société Abionic l’une des dernières arrivées sur le site. Elle développe des tests innovants de diagnostic. Je peux également mentionner Nestlé Heath Science, avec 170 personnes dédiées au domaine de l’alimentation thérapeutique ou ADC Therapeutics, une société spécialisée dans le développement de combinaison d’anticorps et médicament destinés au traitement des cancers solides et hématologiques. Elle a levé 100 millions de francs en 2016.

Il y a également Ariad Pharmaceutical, rachetée par Incyte Biosciences, une société d’oncologie qui travaille sur de nouveaux médicaments pour faire avancer le traitement de diverses formes de leucémie aiguë et chronique, le cancer des poumons et d’autres cancers difficiles à traiter. Anergis, Mymetics et Preclin BioSystems sont toutes spécialisées dans l’immunologie alors qu’Actigenomics, Biomapas ou SimplicityBio sont actives dans la santé personnalisée.

– Faut-il voir dans le Biopôle un projet de promotion immobilière?

– Je suis moi-même généticien de formation et je peux vous assurer qu’en acceptant ce poste ce n’est pas l’immobilier qui m’intéressait. Mon but est de créer un écosystème riche d’une communauté dynamique et faire du Biopôle d’Epalinges une place de référence dans les sciences de la vie. Dès lors l’immobilier est un moyen parmi d’autres mais pas une fin en soi.

Aujourd’hui déjà, les sciences de la vie représentent plus de 25% des exportations du canton de Vaud et emploient plus de 16 000 personnes. Environ 50% des start-up suisses dans ce secteur d’activité sont nées dans le canton. J’aimerais que, d’ici cinq ans, des sociétés étrangères demandent à s’établir ici car le Biopôle est «the place to be».

– A qui appartiennent les terrains du Biopôle?

– Les terrains appartiennent à Biopôle SA. Cette dernière est détenue à 97,5% par le canton de Vaud. La Ville de Lausanne et celle d’Epalinges se partagent le solde. Le Biopôle tire ses revenus de la location des terrains à des investisseurs chargés de construire des bâtiments.

– Il existe un certain nombre de parcs technologiques en Suisse romande. Comment vous différenciez-vous des autres sites?

– D’abord, nous sommes spécialisés dans les sciences de la vie, contrairement à Y-Parc à Yverdon, dédié principalement à la robotique ou l’industrie en général. L’Innovation Park sur le site de l’EPFL est également un site généraliste. Pour sa part, le Campus Biotech à Genève est essentiellement tourné vers le système nerveux central. De notre côté, nous avons quatre axes principaux que sont l’oncologie, la nutrition, l’immunologie, la neurologie et la médecine personnalisée.

Nous avons l’avantage d’être à quelques mètres seulement du CHUV et d’avoir sur le campus même des instituts de recherche de renom, comme le département d’oncologie du CHUV et de l’Université de Lausanne, du centre d’immunologie ou du département de biochimie de l’Université de Lausanne ou de l’Institut Ludwig de recherche sur le cancer. Il y a des échanges et une mixité énorme dans cet écosystème. En outre, nous accueillons non seulement des grandes sociétés, des «headquarters», mais aussi des PME et bientôt, nous proposerons un incubateur de 1000 mètres pour les start-up avec un concept totalement nouveau dont je ne peux pas vous en dire plus maintenant.

Entre les différents parcs de l’innovation, on ne peut pas parler de compétition mais plutôt de «compé-boration». En d’autres termes, nous collaborons et partageons certaines informations tout en essayant d’attirer les meilleures sociétés.

– Vous qui êtes régulièrement en contact avec des start-up et des PME et qui aviez aussi été à la tête de deux entreprises, que leur manque-t-il prioritairement?

En tant qu’ancien directeur de sociétés dans les sciences de la vie, à savoir GeneBio et Spinomix, je sais que les entreprises ont besoin d’appartenir à des écosystèmes qui sont plus grands qu’eux, qui les portent et les soutiennent. Avec un montant de près de 462 millions de francs récoltés l’an dernier par les start-up vaudoises, le canton est devenu numéro un en matière d’innovation technologique, selon une étude de «Swiss Venture Capital Report 2017». Certes, l’argent est le «nerf de la guerre», mais je ne pense pas que c’est l’argent qui manque le plus. A mon avis, dans les sciences de la vie, ce qui fait défaut, en priorité, ce sont des infrastructures.

Pour aller plus vite, nous devons mettre des équipements et des laboratoires à disposition des start-up. C’est compliqué de démarrer une société dans ce secteur d’activité. Il ne suffit pas d’un bureau et d’une connexion Internet. Il faut donner les moyens aux sociétés de démarrer vite, de tester des idées avec agilité et de pouvoir pivoter rapidement. En outre, l’écosystème est extrêmement important. Les entrepreneurs sont rapidement isolés avec le nez dans le guidon. L’un de nos rôles est de les inciter à échanger et partager.

– Beaucoup de start-up disent ne pas pouvoir grandir ici en Suisse. Qu’en dites-vous?

– Je pense que grandir signifie parfois être racheté par des sociétés avec des assises plus importantes. Il ne faut pas en avoir peur. Si l’écosystème mis en place fonctionne, les entreprises ne délocaliseront pas et maintiendront les postes de travail ici dans la région. C’est cela qui est important.

– Ont-elles parfois des difficultés à recruter et trouver des spécialistes?

– Après les votations du 9 février, nous avons eu très peur. Mais des accords ont été trouvés et nous avons trouvé des solutions. De mon côté, je n’ai pas entendu parler de difficultés particulières. Les sociétés du Biopôle ne semblent pas avoir de peine à recruter du personnel spécialisé. Néanmoins, il faut faire attention de ne pas donner constamment l’image d’un pays qui met en danger le monde des affaires.

– Comme c’est le cas avec le «non» à la RIE III?

– On aime toujours dire que la Suisse est l’endroit idéal pour s’établir. Le franco-libanais que je suis et qui est établi ici depuis plus de 16 ans en sait quelque chose. Cependant, le monde autour de nous bouge et il faut être très vigilant à ne pas dormir sur nos lauriers de la compétitivité. Pour cela, la Suisse doit affûter sans cesse ses différentes armes de différenciation, dont la taxation. Le résultat de la votation populaire rendra la compétitivité et l’attractivité plus dure.


Profil:

Avril 1972: Naissance

1995: Masters en Bio-ingenierie

1998: MBA

2001-2013: Directeur de GeneBio, Genève

2014-2015: Directeur de Spinomix, Lausanne

2015: Directeur du Biopôle

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