«Les capitaux sont suisses, mais les cerveaux sont de Catane», jubile le journal italien La Sicilia. Une véritable histoire d'amour biotechnologique s'est tissée en trois ans dans la vallée de l'Etna. Berna Biotech, leader dans la recherche de vaccins, a fondé Etna Biotech en mars 2001, et créé plusieurs dizaines d'emplois hautement qualifiés sur la côte est de la Sicile. La société suisse a investi plus de 16 millions d'euros dans un centre de recherche qui travaille en étroite collaboration avec l'hôpital Cannizzaro et l'Université de la ville de 330 000 habitants.

Le choix paraît étrange. Les multinationales pharmaceutiques misent habituellement sur la côte nord-est des Etats-Unis, voire la Grande-Bretagne ou la Suisse pour faire fructifier leur recherche dans les sciences de la vie. La bureaucratie italienne, l'absence d'aide étatique centralisée, l'impossibilité de négocier des exonérations fiscales temporaires ne sont-elles pas suffisamment dissuasives?

Rheinard Glück, 47 ans, responsable scientifique de Berna Biotech, répond de manière limpide. «Catane est un lieu idéal pour investir et faire de la recherche de haut niveau. La région dispose d'une excellente université, et les autorités locales soutiennent les projets de développement. Le retour sur investissement est intéressant. Sans parler du climat: un été qui n'en finit pas et un hiver particulièrement bref.»

La lune de miel entre Berna Biotech et la Sicile continue. Après la recherche, la production. La maquette d'une usine à 50 millions d'euros, destinée à approvisionner «l'Italie et le reste du monde» en vaccins antiviraux, a été présentée aux autorités en mai dernier. Etna Biotech emploiera 110 personnes à Catania en 2007.

L'exemple n'est pas unique. D'anciens chercheurs de Roche et de Serono, d'origine italienne, ont récemment fondé les entreprises BioXell et Creabilis. La biotechnologie italienne vaut mieux que sa réputation. Elle occupe 1200 personnes dans quelque 70 entreprises aux revenus annuels de 300 millions d'euros, le double d'il y a quatre ans. Seize des 456 projets européens de médicaments biotech sont d'origine italienne. Cela place ce pays en sixième position, devant l'Allemagne ou l'Irlande. L'Italie, en quatrième position européenne, devance même largement la Suisse par le nombre de publications en biotechnologie durant l'année 2003.

«Le niveau scientifique de la recherche universitaire est bon. Les chercheurs sont motivés et ont beaucoup d'idées. Malheureusement, l'argent manque pour financer les start-up», explique Riccardo Carbucicchio, responsable du développement de la filiale italienne de Novartis. «L'absence de synergies entre la biotechnologie et le système financier italien constitue un problème. Personne ne veut assumer des risques élevés et de longue durée», confirme Roberto Gradnik, président d'Assobiotech, organisation regroupant les entreprises du secteur en Italie.

BioXell, jeune pousse turinoise active dans la découverte de médicaments contre l'incontinence, a dû chercher des fonds hors de la Péninsule en octobre dernier. La récolte de 23 millions d'euros, troisième depuis la naissance de la société il y a trois ans, repose sur des «capital-risqueurs» suisses (BB Biotech), japonais et allemands. Assobiotech était à Zurich en novembre pour convaincre les financiers de la valeur des jeunes pousses italiennes. Quelques-unes tenteront sans doute le grand saut en Bourse en 2005. Novartis s'intéresse déjà de très près aux activités de Creabilis dans l'identification de protéines actives dans le développement du cancer ou d'attaques du système immunitaire.

Embryonnaire, mais en croissance exponentielle, la biotechnologie italienne peut s'appuyer sur des coûts salariaux modestes. Les hôpitaux italiens, d'un excellent niveau scientifique, offrent des tests cliniques au tiers du prix britannique. En 2003, Novartis a englobé 13 000 patients italiens dans ses essais de nouveaux médicaments. L'Italie est le deuxième pays de «recrutement» après les Etats-Unis.

L'industrie pharmaceutique italienne, pénalisée il y a une trentaine d'années par une protection insuffisante des brevets, a connu son heure de gloire. Mais Serono a choisi la Suisse au milieu des années 1970. Puis Farmaitalia, compétente en oncologie, a été vendue en 1996 à une entreprise américaine aujourd'hui intégrée dans Pfizer, premier groupe pharmaceutique du monde. Le tissu doit être reconstitué. «J'aimerais pouvoir dire que le mouvement de fuite de cerveaux italiens s'est déjà inversé», soupire Roberto Gradnik.