Le bitcoin est supposé avoir été conçu pour des moments de crise comme celui que le monde traverse actuellement. Imaginée en réaction à la crise financière de 2008, la cryptomonnaie la plus connue du monde a systématiquement été décrite comme étant décorrélée des autres actifs financiers, ce qui devait lui conférer un statut de valeur refuge. Puis le 12 mars 2020 est arrivé.

Tandis que le coronavirus poursuivait son avancée autour du globe, les marchés actions s’effondraient (-10% aux Etats-Unis, entre -10 et -17% en Europe) et le bitcoin perdait près de 40% de sa valeur, à moins de 4500 dollars. L’invention de Satoshi Nakamoto s’est par la suite reprise, en parallèle avec les marchés, pour coter autour de 6600 dollars. Que nous révèle la crise du coronavirus sur le bitcoin?

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«De nombreux investisseurs ont vendu ce qu’ils pouvaient vendre pour dégager des liquidités, d’autant plus que le marché des cryptomonnaies est dominé par les acteurs individuels et l’utilisation de levier était très fréquente avant l’arrivée du coronavirus. On a d’ailleurs observé une augmentation des volumes de transactions», analyse Yves Longchamp, responsable de la recherche chez SEBA Bank, une banque spécialisée dans les actifs numériques active depuis l’été 2019.

Selon lui, les caractéristiques du marché des cryptomonnaies accentuent les mouvements de prix: «Le marché du bitcoin est minuscule, représentant actuellement un peu plus de 120 milliards de dollars. Par ailleurs, la prépondérance des investisseurs de détail se traduit par des réflexes de vente lorsque les cours baissent, alors qu’un institutionnel sera capable de conserver ses positions.»

Hausse «très probable» à court terme

Quel sens donner à la remontée du prix du bitcoin depuis mi-mars? «La reprise du bitcoin a débuté avec les promesses d’injection de liquidités de la BCE, puis de la Fed», selon Alain Kunz, membre du conseil d’administration de la société Obolus, spécialisée dans la conservation de cryptomonnaies et le conseil en cryptomonnaies. L’introduction par la Réserve fédérale d’un assouplissement quantitatif illimité a renforcé la hausse. «Le bitcoin a précisément été créé à cette fin, pour se protéger en cas d’une impression illimitée de monnaies papier», rappelle l’administrateur d’Obolus. C’est aussi pourquoi, selon lui, une poursuite de la hausse est très probable ces deux ou trois prochains mois, d’autant que l’on assistera à une réduction de moitié de l’offre de bitcoins en mai (lire ci-dessous).

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La récente remontée du bitcoin peut s’expliquer par un «rebond du chat mort», c’est-à-dire un sursaut passager dans un mouvement général baissier très marqué, reconnaît Yves Longchamp, de SEBA Bank, qui ne sert pas que des clients institutionnels et les clients dits professionnels ou qualifiés.

Arrivée des hedge funds

Mais notre interlocuteur, lui-même issu du monde des hedge funds, ne croit pas trop à cette thèse et met en avant l’arrivée d’investisseurs institutionnels: «Durant la phase de baisse du bitcoin, nous avons reçu beaucoup de demandes de hedge funds qui voulaient ouvrir des comptes pour acheter à bas prix. Ils considèrent que la volatilité est une opportunité.»

En une journée, une cryptomonnaie peut varier d’une quinzaine de pour cent, comme l’a fait le bitcoin le 12 mars, ce qui peut assurer un gain (ou une perte) considérable, tandis qu’une journée extraordinaire sur le marché des changes peut générer 5% de profit.

Sous l’angle de la demande, le soutien est fort, abonde Alain Kunz, d’Obolus. Beaucoup de comptes ont été ouverts sur les plateformes d’échange de cryptomonnaies et les positions longues ont été accrues, relève-t-il. En tant que conseiller, il reçoit en ce moment trois types de questions de la part de ses clients: quelles sont les raisons de la baisse du bitcoin? Quel est le comportement le mieux adapté pour un investisseur? Quelle est l’influence du coronavirus sur l’écosystème du bitcoin? Cet intérêt, qui porte à 75% sur le bitcoin et à 25% sur l’ethereum, s’explique aussi par l’émergence de discussions sur les risques d’inflation à long terme, selon lui.

Davantage présent dans les réflexions

Finalement, le bitcoin sortira-t-il renforcé ou discrédité de la crise actuelle, qui remet en question ses caractéristiques supposées? Il risque fort d’être plus présent dans l’esprit des investisseurs à l’avenir, conclut Yves Longchamp, de SEBA Bank.

Les mesures exceptionnelles décidées par les banques centrales et les gouvernements ces dernières semaines pourraient générer des doutes sur la stabilité du système financier à l’avenir, relevait récemment le spécialiste dans une newsletter.

«L’explosion de la dette publique à laquelle nous allons assister oblige pratiquement les taux d’intérêt et les rendements des obligations à rester à zéro ou très bas. Dans ce contexte, on peut se demander quels outils pourront utiliser les banques centrales à l’avenir. Si la confiance dans les institutions recule, le système financier mondial pourrait être déstabilisé, comme il l’a été en 1971 lorsque les Etats-Unis ont suspendu la convertibilité du dollar en or. Dans un tel contexte, une monnaie qui ne soit pas liée à un acteur ou un actif peut devenir attractive. La crise actuelle est en train de donner du crédit à cette notion d’outside money

Lorsqu’on lui fait remarquer que si cette notion était déjà établie, le bitcoin et d’autres actifs numériques auraient considérablement progressé depuis le début de la crise, notre interlocuteur reconnaît qu’il est difficile de distinguer les différents facteurs influençant les cours. Et que la prise de conscience qu’il décrit ne fait que commencer.


Une étape majeure

Le «halving» du bitcoin approche

C’est autour du 12 mai prochain que doit se produire le troisième halving du bitcoin. Comme en novembre 2012 et en juillet 2016, le nombre de nouveaux bitcoins créés sera divisé par deux. Pour leur travail de validation des transactions, les mineurs de bitcoin reçoivent actuellement 12,5 bitcoins. Cette récompense sera abaissée à 6,25 bitcoins par bloc validé le 12 mai, ou à la date exacte à laquelle la blockchain du bitcoin aura atteint une certaine taille. La taille de la récompense est vitale pour l’avenir de la cryptomonnaie, car elle conditionne l’activité des mineurs. Le cours du bitcoin doit en effet couvrir les coûts de production des mineurs (acquisition de matériel informatique et électricité en particulier); dans le cas contraire, la plupart d’entre eux arrêteraient probablement de miner. Avec le halving, le même travail sera donc deux fois moins rémunérateur. Seule solution: que le prix du bitcoin augmente – double – pour compenser.

L’histoire ne donne pas d’indication catégorique sur ce qui pourrait se passer le 12 mai. De 11 dollars le jour du premier halving, le 28 novembre 2012, le cours du bitcoin avait atteint 1100 dollars un an plus tard, avant de retomber à 220 dollars, pour se stabiliser en dessous de 1000 dollars durant les années suivantes. Le 9 juillet 2016, le deuxième halving avait été suivi par une progression du prix seulement à partir de 2017. (SR)