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«Si l’on veut continuer d’offrir des emplois aux gens, nous devons accepter la concurrence avec les pays à bas coûts comme la Chine. Et donc massivement baisser les salaires.»
© Getty Images

Portrait

Björn Wahlroos, patron et croisé du revenu universel

Le multimillionnaire finlandais défend avec force l’instauration du revenu de base inconditionnel. Pour faire baisser les salaires

Délicatement, Björn Wahlroos prend sa tasse de thé, en remue le contenu, la porte à ses lèvres avant de la déposer sur la table basse surchargée de gâteaux et de pâtisseries. Puis, fronçant à peine les sourcils en signe de concentration, il se tourne vers son interlocuteur: «Avec la robotisation, les pertes d’emplois seront massives dans les pays développés. Elles ne toucheront pas que les vendeurs, mais aussi les personnes très qualifiées comme les médecins et les fiscalistes. Si l’on veut continuer d’offrir des emplois aux gens, nous devons accepter la concurrence avec les pays à bas coûts comme la Chine. Et donc massivement baisser les salaires.»

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Quelle brutalité dans le constat. A peine atténuée par la tasse de thé et le décor raffiné offert par Björn Wahlroos à son interlocuteur: un vaste bureau discrètement situé au premier étage d’un immeuble classique du centre d’Helsinki, abritant le siège discret de Sampo, l’une des sociétés que préside Björn Wahlroos, qui coiffe des pans entiers de l’économie finlandaise et scandinave, de la banque Nordea à l’assureur Sampo en passant par le géant du papier UPM Kymmene.

Homme influent et fortuné

Crédité d’une fortune de 250 millions d’euros, l’homme est considéré comme l’un des plus influents de son pays et du nord de l’Europe. «Il invite sur une base régulière les personnalités politiques en vue dans le meilleur restaurant d'Helsinki», témoigne le journaliste Tuomio Pietiläinen, auteur de la seule biographie non autorisée, réalisée avec l’aide d’une vingtaine de chercheurs. Le réseau du millionnaire inclut le Suisse Josef Ackermann, ancien directeur général de Credit Suisse et ancien président de la Deutsche Bank.

Le problème de l’Etat social à l’ancienne, c’est qu’il considère le chômage comme un état transitoire. Cette logique ne marche plus.

Et comment fait-on donc, lorsque l’on est l’un des individus les plus fortunés d’un pays réputé pour son égalitarisme, pour prôner des baisses salariales massives dans l’un des pays les plus avancés en matière de conquêtes sociales? En proposant de remplacer la plupart des prestations sociales par un revenu de base universel, qui serait acquis à chaque individu de la naissance à la mort, et qui lui permettrait d’assumer ses besoins de base. «Le problème de l’Etat social à l’ancienne, c’est qu’il considère le chômage comme un état transitoire. Cette logique ne marche plus. Nous devons revoir son fonctionnement.» C’est sous son impulsion que la Finlande teste, depuis le début de l’année, un essai de revenu de base sur un échantillon de 2000 personnes pendant deux ans.

Un manager aux manières directes

Dans les années cinquante et soixante, les économistes libéraux, opposés au keynésianisme dominant de cette époque, y voyaient déjà le moyen de simplifier la structure de l’Etat social. Le plus célèbre d’entre eux, Milton Friedman, Prix Nobel d’économie en 1976, a même poussé la théorie jusqu’à préconiser un impôt négatif sur le revenu. Une idée que soutient Björn Wahlroos, à la condition «qu’elle s’applique aux personnes situées en dessous du seuil de pauvreté».


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Derrière sa fine moustache ourlée et ses lunettes rondes, l’homme n’est pas qu’un manager aux manières directes. Né en 1952, parti de rien, il est parvenu au firmament des affaires à force de travail, de talent, de réseaux d’influence et de chance. Il s’est d’abord formé dans la meilleure école de son pays, la Hanken School of Economics à Helsinki, avant d’y enseigner. Puis il a émigré aux Etats-Unis où il a été professeur invité à la Brown University dans le Rhode Island, puis la Kellogg School of Management dans l’Illinois, où il s’est frotté aux idées de Milton Friedman. Mais avant d’avoir franchi toutes ces étapes, il a été un fervent militant communiste au début des années 1970.

Doutes sur les résultats du RBI

Comme beaucoup de camarades de jeunesse convertis à l’économie de marché dans les années suivantes, Björn Wahlroos avance avec la foi. Le think tank qu’il a créé à Helsinki, Libera, penche solidement à droite et entretient d’étroites relations avec son pendant américain, le Cato Institute, matrice des idées libertariennes chères à l’entourage de l’ancien président George W. Bush. «Il est très optimiste sur les chances d’application de ses idées. Mais il a une faiblesse: il ne tient pas assez compte des difficultés concrètes des gens ordinaires», observe Markus Kanerva, directeur d’un autre think tank finlandais, Tänk.

Il est très optimiste sur les chances d’application de ses idées. Mais il a une faiblesse: il ne tient pas assez compte des difficultés concrètes des gens ordinaires.

L’essai finlandais du revenu de base inconditionnel jouit néanmoins d’un solide appui auprès de la population, fatiguée par la stagnation de l’économie. «Pourquoi notre pays, qui est si bien classé en matière de formation et d’innovation, affiche-t-il des performances moindres que celles de ses voisins?» interroge Björn Wahlroos, traduisant ce sentiment d’impuissance.

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Mais les avis sont nettement plus partagés quant aux résultats attendus. Si le millionnaire espère une adoption, à terme, de son projet par son pays, d’autres se montrent plus prudents. Même dans les milieux qui lui sont proches. L’économiste Vesa Vihriälä dirige l’Institut de recherche de l’économie finlandaise, un organisme proche des organisations patronales, au conseil duquel siège le millionnaire. Il confesse: «Je doute que notre système économique puisse générer assez de valeur pour soutenir une généralisation du revenu de base. Assurer un revenu décent à chacun sans aucune considération des besoins reviendrait très cher.»


Profil

1952 Naissance à Helsinki

1979 Il sort diplômé de la Hanken School of Economics d’Helsinki, où il enseigne, ainsi que, comme professeur invité, dans des universités américaines

1985 Björn Wahlroos quitte la Hanken School et devient banquier.

2000 Président et CEO de Sampo-Leona

2001 Déclaration en faveur du revenu citoyen

2011 Björn Wahlroos prend les rennes de la plus grande banque de la région, Nordea.

2015 Parution de son livre, critique des théories de Keynes à Piketty

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