Dans sa lettre annuelle aux patrons d’entreprise publiée mardi, Larry Fink, dirigeant du plus grand fonds d’investissement du monde BlackRock, a invité ces derniers à «publier un plan indiquant comment leur modèle économique sera compatible avec une économie neutre en carbone». Le fonds, qui gère 8600 milliards de dollars (7628 milliards de francs) d’actifs à travers le monde, entend peser sur les entreprises pour qu’elles fixent des objectifs précis pour atteindre le zéro émission nette de gaz à effet de serre d’ici à 2050.

«On entend aujourd’hui beaucoup parler de neutralité carbone en 2050 ce qui est positif. Demander aux entreprises de l’atteindre n’est pas une fin en soi, la question est plutôt de savoir quelles mesures concrètes les entreprises vont mettre en place dès maintenant», souligne Vincent Kaufmann. Pour le directeur de la fondation Ethos, BlackRock peut jouer un rôle de poids dans les votes lors des assemblées d’actionnaires pour inciter les entreprises à prendre des mesures pour atteindre cette neutralité. 

Le patron de BlackRock n’est pas le seul à faire passer ce message, également porté par une autre lettre ouverte publiée dans le cadre du Forum économique de Davos ce mercredi par les patrons de l’Alliance of CEO Climate Leaders. La question du climat a donc pénétré les discours de ces géants de l’économie, mais de nombreux acteurs scrutent leurs actes jugés encore insuffisants.

Pas moins de 85 milliards encore investis dans le charbon

L’an dernier déjà, la lettre de Larry Fink était consacrée au changement climatique et présentait le risque climatique comme un risque pour l’investissement. Le gestionnaire s’était alors engagé à ne plus investir dans des entreprises tirant «plus de 25% de leurs revenus de la production de charbon thermique». Mais dans un rapport publié le 13 janvier dernier, les ONG Reclaim Finance et Urgewald pointaient du doigt les 85 milliards de dollars d’actifs que BlackRock possède toujours dans le secteur de l’extraction de charbon.

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Cette somme paraît dérisoire par rapport à la totalité des actifs gérés, mais elle ne concerne que la fraction directe de l’investissement dans le secteur. La fraction indirecte représente 83% du secteur, selon les deux ONG. Cet engagement permet donc à BlackRock de continuer à investir dans les entreprises utilisant ce combustible, par exemple pour la production d’électricité.

D’autre part, elles pointent les 24 milliards investis par le gestionnaire dans des entreprises ayant des projets d’expansion de l’industrie du charbon. Mais surtout, ces mesures de désinvestissement ne concernent que les investissements actifs de BlackRock, alors que les deux tiers des fonds du groupe américain sont gérés de manière passive dans des fonds indiciels.

Des votes contre le climat

Ses détracteurs pointent aussi du doigt le comportement de BlackRock dans les assemblées d’actionnaires. Avec ce courrier, Larry Fink entend pousser les entreprises à prendre des mesures concrètes et à long terme, mais durant l’année passée le gestionnaire d’actifs s’est opposé au vote de résolutions d'actionnaires en faveur du climat ou sur des questions sociales lors d’assemblées générales. «BlackRock se sent observé sur cette question, note Vincent Kaufmann. Quand on voit les différences dans ce classement entre les gestionnaires d’actifs, certains sont plus progressistes et pourtant ce sont loin d’être des activistes du climat.» 

L’organisme de bienfaisance actif dans la promotion de l’investissement responsable, ShareAction, a analysé les votes de 102 résolutions entre septembre 2019 et août 2020. Selon lui, BlackRock n’a voté qu’en faveur de 12% d’entre elles. L’organisation estime que si les trois plus grands gestionnaires d’actifs, dont BlackRock fait partie avec Vanguard et State Street, avaient voté en faveur de ces propositions, 17 résolutions supplémentaires auraient pu être adoptées.

En décembre dernier, BlackRock a indiqué dans un document concernant ses objectifs pour 2021 qu’il serait «plus susceptible de soutenir une proposition d’actionnaire sans attendre pour évaluer l’efficacité de l’engagement». Jusqu’ici la société souhaitait laisser du temps aux entreprises pour ajuster leur stratégie, mais le gestionnaire n’a pas donné plus de détails sur les aspects pratiques de ce changement. «S’ils prennent cet engagement, on espère qu’ils s’y tiendront car ce serait un signal fort pour les entreprises  qui serait  p seront amenés à rendre des comptes, estime Vincent Kaufmann. En particulier dans le contexte d’une demande croissante des investisseurs pour que les entreprises organise des votes sur leurs stratégies de transition climatique.» 

Un plan climat pour BlackRock

Dans un autre courrier, adressé à ses clients, Larry Fink a aussi détaillé les engagements de BlackRock en faveur de cet objectif du zéro émission nette. Outre son changement de stratégie sur la question des résolutions d’actionnaires, le gestionnaire s’engage notamment à publier «la proportion d’actifs sous gestion qui est actuellement alignée sur le net zéro et fixer un objectif pour le reste».

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BlackRock prévoit notamment de rendre public un objectif intermédiaire sur la proportion de ses actifs sous gestion qui sera alignée sur le net zéro en 2030, mais sans donner de chiffres plus précis. En revanche, en 2020 le gestionnaire indique avoir suivi de près 440 entreprises de son portefeuille représentant 60% des émissions mondiales et avoir voté contre les actions de 64 directeurs et placé 191 sociétés «sous surveillance». Pour l’année à venir, BlackRock va faire passer à 1000 le nombre d’entreprises suivies.