Innovation

La blockchain en mode «French touch»

Arthur Breitman a créé Tezos, l’un des projets de blockchain les plus médiatisés, après avoir levé une somme record en 2017. La start-up se déploie maintenant à Zoug, où ses millions avaient été bloqués à la suite d’une guerre interne

Tezos se déploie en Suisse. La fondation qui gère les 232 millions de dollars levés pour lancer une nouvelle blockchain crée un espace de coworking à Zoug et distribuera des bourses à des développeurs de solutions basées sur cette technologie. Objectif: étendre la communauté des utilisateurs et enthousiastes du projet Tezos, devenu mondialement connu à l’été 2017 pour avoir levé l'équivalent de 230 millions de dollars dans une ICO – un record à l’époque. C’est que la taille de la communauté est un atout majeur dans la concurrence que se livrent les centaines de blockchains lancées ces dernières années, estime Arthur Breitman, le cocréateur de Tezos avec son épouse Kathleen, que Le Temps a rencontré lors de sa récente visite à Genève.

Lire aussi: Comment Tezos veut éviter les conflits à l’avenir

Depuis le lancement du bitcoin en 2009, il est possible d’effectuer un paiement à distance sans intermédiaire, grâce à la technologie de la blockchain. En pratique, des fonds sont bloqués et peuvent automatiquement changer de propriétaire lorsque des conditions définies au préalable sont remplies. Dans le monde foisonnant de la blockchain, «les gagnants de demain seront ceux qui possèdent des caractéristiques difficiles à répliquer, comme une vaste communauté d’utilisateurs, qui créent des applications sur la plateforme», imagine Arthur Breitman. Pour le Français installé à New York, «trois ou quatre blockchains survivront, car tout le monde aura intérêt à utiliser les plateformes qui comptent le plus d’usagers».

La gouvernance comme atout

Dans cette optique, la blockchain qui soutient le bitcoin possède un avantage concurrentiel massif: sa communauté est la plus connue, la plus répandue, la plus ancienne. Tezos compterait environ 30 000 aficionados, selon son créateur, entre les participants à l’ICO et les membres des forums de discussion consacrés à ce projet.

Pour tenter de faire sa place, Tezos mise sur sa gouvernance, qui est – on s’y attendait – décentralisée: «Les détenteurs de jetons Tezos peuvent voter sur l’évolution de la plateforme, un jeton représentant une voix», explique notre interlocuteur au physique carré, tout de noir vêtu, des baskets au t-shirt.

Ce sont d’ailleurs des questions de gouvernance qui ont suscité son intérêt pour la blockchain et qui ont failli mettre à terre le projet Tezos. Les fonds levés lors de l’été 2017 ont été confiés à la Fondation Tezos, basée à Zoug. Or un conflit s’est rapidement développé entre Arthur et Kathleen Breitman d'un côté et le président de la fondation de l'autre, un expatrié sud-africain nommé Johann Gevers. Les premiers s’inquiétant de l’absence d’avancée du projet, le second les accusant de vouloir s’ingérer dans les affaires de la fondation, juridiquement indépendante. Résultat: la construction de la blockchain Tezos a avancé moins vite que prévu pendant près d’un semestre, Arthur et Kathleen Breitman finançant eux-mêmes le travail de développement sans le soutien de la fondation.

De 20 à 232 millions de dollars

A travers son ICO, Tezos pensait parvenir à lever 20 millions de dollars. Finalement, elle a reçu en moins de quinze jours l’équivalent de 232 millions, en bitcoins et en ethers. Puis cette somme a été multipliée par près de cinq lorsque les cryptomonnaies ont atteint le sommet d’une frénésie qui a porté le bitcoin à près de 20 000 dollars mi-décembre 2017. Quel pourcentage en détient le créateur du projet? «Pour l’instant, 0%», répond Arthur Breitman, dont la sœur est la réalisatrice française Zabou Breitman. Il précise néanmoins que 10% des jetons du réseau ont été réservés pour payer l’acquisition par la fondation de l’entreprise qu’il a montée avec son épouse aux Etats-Unis, chargée de développer la technologie derrière la future blockchain.

Le décalage entre les sommes empochées et le blocage du projet ont donné lieu à plusieurs actions collectives, lancées aux Etats-Unis par des investisseurs mécontents de ne jamais rien recevoir en échange de leur mise. Questionné sur ces procédures toujours en cours, Arthur Breitman «ne parle pas des class actions et laisse [ses] avocats faire leur travail». Son avocat lausannois est prompt à remplir sa tâche: «Le lancement de la plateforme Tezos en juin dernier montre que ces class actions sont sans objet», glisse Nicolas Rouiller.

Lire également, en 2017: Les 232 millions de Tezos ont été retrouvés

La blockchain Tezos est en effet live depuis le début de l’été. Qu’a-t-elle de différent? Tout d’abord, les participants ne sont pas appelés des mineurs, comme dans les autres blockchains, mais des boulangers – bakers, en anglais. Pour apporter «une touche franchouillade» et pour montrer que la blockchain Tezos utilise une autre méthode de travail que ses concurrents plus anciens: la preuve à l’enjeu (proof of stake, en version originale), moins gourmande en énergie.

Ce fonctionnement consiste à sélectionner au hasard un détenteur de jetons et lui attribuer la tâche de créer un nouvel élément de la chaîne (un bloc). Alors que dans la preuve de travail (proof of work), tous les participants cherchent à résoudre des calculs complexes, le premier à y parvenir recevant le droit de créer un bloc.

YouTube 2.0

«Jadis, j’étais bon en calcul mental», soupire Arthur Breitman pendant qu’il calcule manuellement combien d’énergie consomme sa blockchain. Environ 20 000 fois moins que celle du bitcoin, finit par trouver le diplômé de Polytechnique, une des grandes écoles françaises, et médaillé des Olympiades internationales d’informatique, à l’âge de 18 ans, qui a notamment travaillé dans le département du trading à haute fréquence de Goldman Sachs.

Les applications en cours de développement sur la blockchain Tezos permettront de «faire des choses similaires à ce que les cryptomonnaies peuvent faire, et un peu plus», avance notre interlocuteur. Ce petit plus concerne par exemple l’attribution des noms de domaine sur internet, contrôlée par l’organisme américain ICAN. Vétuste et permettant des vols, le système actuel pourrait être amélioré en étant placé sur une blockchain, vue comme un registre infalsifiable et qui n’est pas contrôlé par une seule entité.

Arriver tôt mais pas trop

Les plateformes comme YouTube, basées sur des contenus fournis par leurs utilisateurs, pourraient également entrer dans une nouvelle dimension grâce à la blockchain, s’anime Arthur Breitman: «Les producteurs de contenus gagnent aujourd’hui beaucoup d’argent s’ils atteignent des audiences conséquentes, mais ils sont aussi très dépendants des plateformes. Si YouTube ou d’autres sites décident d’abaisser les rémunérations, les utilisateurs qui fournissent des contenus auront du mal à aller sur d’autres sites, où leurs fans actuels ne les suivraient pas forcément.» La solution? «Une nouvelle plateforme qui ne contrôlera pas qui peut regarder quelle vidéo, qui peut monétiser quoi, une plateforme bâtie sur un réseau décentralisé, plus ouverte, qui pourra attirer davantage d’utilisateurs.»

La difficulté de s’attaquer à des services bien établis n’inquiète pas outre mesure Arthur Breitman, qui cite sa propre épouse, Américaine et chargée des aspects financiers du projet Tezos: «The early bird gets the worm but the second mouse gets the cheese.» L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, mais celui qui arrive en deuxième profite des erreurs commises par ses prédécesseurs.

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