Alors que la mode est aux Initial Coin Offering (ICO, ou levée de fonds en crypto-monnaie), aux Ripples (protocole de paiement) et aux smart contracts (contrats intelligents), rares sont les jours où l’on n’entend pas parler d’une nouvelle application possible de la blockchain à une industrie ou un domaine d’activité jusqu’alors épargné. Concentrons-nous aujourd’hui sur quelques initiatives dans l’industrie musicale.

Pour comprendre de quoi l’on parle, il faut comprendre d’où l’on vient. Le système de rémunérations dans l’industrie musicale est encore calqué sur l’industrie du disque physique (vinyl, CD). En très résumé, les revenus tirés de l’exploitation d’une œuvre musicale sont répartis entre le distributeur, la maison de disques (label), l’éditeur de la composition (publisher), parfois le(s) interprète(s), éventuellement le(s) producteur(s) et/ou d’autres personnes ayant concouru à sa création.

Cette répartition dépend de plusieurs données disparates: nombre de diffusions à la radio, de clics sur une application de streaming type Spotify ou Pandora, des reprises de la composition, etc. Historiquement, et encore majoritairement à ce jour, la récolte des données pertinentes et le calcul des revenus sont en mains d’organismes de gestion collective des droits, tels la Suisa en Suisse, ou Ascap et BMI aux Etats-Unis, ainsi que des intermédiaires mentionnés ci-dessus.

Manque de transparence

Plusieurs problèmes se posent donc. A commencer par un manque de transparence. Les artistes sont ainsi bien souvent dans l’incapacité de vérifier les données qui leur sont fournies par les intermédiaires. Ceci est partiellement dû à l’absence d’une source centrale fiable, regroupant l’entier des données relatives à l’ensemble des morceaux disponibles. Ensuite, la difficulté à prendre en compte la multiplicité des participants à une œuvre.

A titre d’exemple, six personnes ont participé à la composition de la chanson Dark Horse de Katy Perry. Pour le titre Formation de Beyoncé, le nombre de crédits grimpe à… 22. Effet pervers du système, celui qui désirerait utiliser l’œuvre à des fins commerciales se retrouve à devoir négocier parfois avec des dizaines d’interlocuteurs, de l’organisme de gestion collective à l’éditeur de la composition, en passant par le manager de l’artiste-interprète, quand ce n’est pas son exécuteur testamentaire (pensez à Prince ou Michael Jackson).

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A cela, la blockchain apporte un début de solution possible. Lecteurs profanes ou chevronnés, tentons ici une définition: la technologie blockchain permet d’accéder à une base de données consensuelle, irréversible et acceptée comme vraie par tous les participants, car validée par (un nombre important d’entre) eux.

Il est donc possible d’échanger des valeurs virtuelles de manière quasi immédiate, de prédéfinir les conditions d’exécution d’une transaction, de gérer des droits de vote, cela – et c’est là tout l’enjeu – sans qu’il ne soit nécessaire de recourir à un intermédiaire puisque tout le monde a accès au même «livre» et peut y inscrire ses lignes d’information.

Les applications musicales

Appliquée à l’industrie musicale, cette technologie permet de considérablement embellir le paysage. Des exemples comme UjoMusic et Mycelia donnent déjà la possibilité aux artistes de contrôler comment leurs chansons et données peuvent être utilisées par leurs fans ou par d’autres musiciens. C’est le cas également de PledgeMusic, où l’utilisation d’un codage particulier empêche l’utilisation du fichier musical ailleurs que sur la blockchain, rendant ainsi impossible toute copie ou enregistrement numérique (et donc tout piratage de l’œuvre).

Mentionnons également BitTunes, qui propose une plateforme peer-to-peer en bitcoins permettant à ses utilisateurs de devenir distributeurs de leur propre contenu musical. Enfin, Peertracks, qui permet aux fans d’acheter un morceau en crypto-monnaie, dont la valeur dépend de l’intérêt du public pour l’artiste. Les fans sont donc en mesure de revendre le morceau plus tard, avec une plus-value.

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Dans ce monde nouveau qui se dessine, l’artiste est en mesure de savoir en temps réel si son morceau est diffusé sur une chaîne radio. Votre souscription mensuelle à Spotify est immédiatement redistribuée aux différentes personnes qui ont contribué aux morceaux que vous écoutez. Vous êtes en mesure de savoir instantanément qui a joué la ligne de basse, ou qui était en charge du mixage de telle ou telle chanson.

Enfin, les possibilités d’utilisation de l’œuvre sont prédéfinies, de sorte que tout un chacun sait s’il peut l’utiliser et à quelles conditions, par exemple pour accompagner un clip vidéo ou une publicité.

On voit donc qu’à l’heure où l’industrie musicale tente de se réinventer, la blockchain permet de rétablir l’équilibre entre d’une part les artistes et compositeurs, et d’autre part les consommateurs finaux, en éliminant les intermédiaires jadis indispensables à l’industrie du disque physique et qu’Internet a rendu obsolètes. Tous schumpetériens? A voir…