Santé

Blockchain: vers des malades qui investissent dans leur propre santé

L’émission de jetons numériques permet de rétribuer des patients pour qu’ils se soignent et de les récompenser lorsqu’ils adoptent des comportements sains. Les dossiers médicaux sur la blockchain rendront le contrôle des données aux patients

La blockchain, que l’on peut voir comme une nouvelle forme de connexion entre les individus, va révolutionner l’économie et la société. A l’occasion d’un congrès* organisé à Palexpo en janvier, dont «Le Temps» est partenaire, les enjeux de cette technologie seront décryptés.

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Chercheur en thérapies génétiques à Genève, Marco Alessandrini et son équipe veulent guérir le sida. Et il est persuadé que la blockchain va l’aider considérablement. «Dans le domaine de la santé, la blockchain est très utile pour la levée de fonds, explique le Sud-Africain, actif dans le département de pathologie et d’immunologie de l’Université de Genève. Les méthodes traditionnelles, qui reposent sur des bourses, offrent des opportunités limitées et font l’objet d’une intense concurrence. En outre, les projets qui approchent de la phase de test deviennent très coûteux, c’est pourquoi la création d’une start-up, avec du financement participatif ou une émission de jetons numériques, peut être très utile.»

Son projet de thérapie génique est justement à un stade avancé et la facture pour tester sa future solution sera très élevée, estimée à une centaine de millions de francs. Un montant qui devra venir du public, poursuit Marco Alessandrini, qui appartient au groupe de recherche du professeur Karl-Heinz Krause: «Le sida n’est pas un thème de recherche attractif pour les capital-risqueurs ou les grandes pharmas. Beaucoup d’entre eux pensent que le problème du sida est résolu, car les médicaments actuels stoppent la réplication du virus. Mais sur les 40 millions de personnes touchées par le sida, moins de la moitié reçoivent un traitement rétroviral qui élimine effectivement le virus. Et 1,8 million de nouvelles personnes sont infectées chaque année, un chiffre qui ne baisse plus.»

«Tokeniser» la médecine

Avec ses collègues des universités de Zurich et de Pretoria, le chercheur veut créer «la nouvelle génération de traitement multimodal contre le HIV». Les cocktails de médicaments utilisés actuellement ne contribuent pas vraiment à éradiquer le virus, ce qui nécessite encore un traitement à vie. «Nous développons une thérapie cellulaire comparable à la thérapie CAR-T de Novartis, approuvée en octobre en Suisse pour traiter la leucémie», décrit encore Marco Alessandrini. L’approche consiste à modifier génétiquement les lymphocytes T d’un patient et de les réintroduire dans son corps pour qu’ils ciblent et détruisent les cellules infectées par le HIV. Ces cellules modifiées, résistantes au HIV car un récepteur du virus aura été ôté, renforceront la réponse immunitaire.

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Une start-up, HIVaway, a été montée pour mettre au point un traitement. Et au passage «tokeniser» la médecine. En émettant des jetons numériques (tokens en anglais), HIVaway veut non seulement lever des capitaux mais aussi impliquer les patients. «Notre philosophie est que des patients acquièrent des jetons et qu’ils en retirent un double bénéfice, détaille Sten Ilmjärv, qui supervise l'émission de jetons. On peut imaginer qu’ils seront potentiellement guéris si nous réussissons et qu’ils pourront réaliser un gain financier si le cours de notre token progresse. La distinction entre patient et investisseur va disparaître.»

Récompenser les comportements vertueux

Grâce à des contrats intelligents attachés aux jetons numériques, il est aussi possible d’encourager des comportements vertueux chez les patients, enchaîne Alex Cahana, ancien médecin anesthésiste des HUG devenu conseiller pour des projets innovants dans le secteur de la santé chez CryptoOracle à New York: «Un patient pourra recevoir un jeton s’il a des pratiques sexuelles protégées, ou s’il se fait tester régulièrement. Ou encore s’il prend correctement ses médicaments, ou même s’il devient membre d’un fitness pour prendre soin de sa santé.»

Pour pouvoir distribuer des jetons de cette façon, l’offre de jetons de HIVaway pourrait être souscrite par des investisseurs adhérant à cette vision, des fondations caritatives par exemple, poursuit l’ancien médecin, qui coorganise une conférence à Genève le 30 novembre sur la santé à l’ère de la blockchain. Dans le meilleur des cas, un médicament sera mis sur le marché d’ici à huit à dix ans et Marco Alessandrini souhaite qu’il soit mis à disposition à prix réduit dans les pays émergents. Le chercheur souhaite distribuer jusqu’à 90% du capital de sa start-up.

«Tout se fera hacker»

La santé et la blockchain offrent d’autres opportunités, d’investissement et de revenus cette fois. A commencer par le stockage de données. «En confiant ses données à une seule entité, si une partie de la chaîne est attaquée, c’est-à-dire l’ordinateur du client, sur la transmission vers les serveurs, ou les serveurs eux-mêmes, l’ensemble des données sont compromises», estime Francesco Abbate, de Swiss Crypto Advisors à Genève.

Pour ce spécialiste des investissements liés à la blockchain, la problématique est claire: tôt ou tard, toute infrastructure se fera hacker – si elle ne l’a pas déjà été. La blockchain permet de décentraliser le stockage de données et donc d’augmenter le niveau de sécurité. Par exemple en répartissant un dossier médical encrypté et anonymisé sur des milliers d’ordinateurs, comme le propose la start-up Stroj.

Monétiser les données médicales

Autre dimension potentiellement intéressante: le contrôle sur des données personnelles*. «Avec un dossier médical sur la blockchain, un patient peut choisir d’en donner l’accès à un médecin pour un temps donné, en intégralité ou seulement pour une partie. Un smart contract permet d’accorder un tel accès très facilement», poursuit l’ancien responsable des produits pour les cheveux de Procter & Gamble.

La dernière application de la blockchain qu’il décrit dans le secteur de la santé penche du côté du big data: «En agrégeant l’ensemble des bases de données accueillant des dossiers médicaux, on obtiendrait une masse d’informations anonymisées très utile pour des chercheurs ou pour les grandes pharmas.» Ou encore pour des assureurs santé qui pourraient affiner leurs offres. Ce serait un moyen de monétiser des données médicales.


* Le Geneva Blockchain Annual Congress du 21 janvier 2019, dont Le Temps est partenaire, accueillera un atelier sur le thème de la protection des données et de l'identité des personnes 

De la blockchain aux monnaies virtuelles

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