Imaginez la scène: vendredi prochain, soit huit jours après l'annonce du plan de soutien lancé par la Confédération et la BNS, Peter Kurer, président d'UBS, annonce qu'une petite équipe de traders de la banque suisse a provoqué, par des choix d'investissements sur produits dérivés, une perte dépassant le milliard de francs... Tout cela n'est que fiction... Mais, toutes proportions gardées, c'est l'énorme bourde révélée en fin de semaine dernière par les Caisses d'Epargne, gestionnaires des économies de 27 millions de Français, connues loin à la ronde avec leur effigie de l'Ecureuil. Une petite équipe de traders - cinq ou six au total - a, au cœur de la crise financière des derniers jours et dans une volatilité sans précédent, pris des positions pour la banque («nostro») sur le marché des produits dérivés qui se sont révélées calamiteuses. Echec du pari effectué sur un rebond boursier. Le temps de dénouer les positions et l'ardoise avait enflé à 640 millions d'euros de pertes.

Cette perte considérable, aggravée par le fait que l'équipe en cause a violé des règles fixées à l'interne, a créé une colère non dissimulée à la tête de l'Etat français. Elle intervient alors que la France vient d'adopter un vaste plan de soutien à son secteur bancaire. «Frustrée, découragée, en colère», a dit la ministre de l'Economie. «Que les responsables sachent en tirer les conséquences», a ajouté le président de la République qui demande implicitement le départ du patron, Charles Milhaud. Sous-entendu: «Je me démène comme un fou pour sauver les banques françaises, et il y a des irresponsables pour faires des conneries...»

Jusqu'à preuve du contraire, il n'y a pas eu de dissimulation, ni volonté d'enrichissement personnel, ni non plus de malversation aux Caisses d'épargne. Mais l'affaire tombe au pire moment. Avec deux fautes majeures: une attitude irresponsable d'une équipe de traders et un nouveau problème de contrôle interne - troisième incident d'ampleur du genre en moins d'un an et demi en France, après ceux du Crédit Agricole-Calyon et de la Société Générale. Et, fait particulier pour les Caisses d'épargne, cette perte signe un raté supplémentaire dans une stratégie menée depuis plusieurs années par l'équipe dirigeante, de plus en plus loin de l'esprit mutualiste des fondateurs, et se solde par deux déboires dans la banque de financement (Natixis) et dans l'immobilier (Nexity). Dans le premier cas, sa filiale Natixis (en partenariat avec les Banques Populaires) a été lourdement plombée par la crise des «subprime» et a été contrainte de procéder à une augmentation de capital de 3,7 milliards d'euros à prix discount. Coût de l'opération pour la Caisse d'Epargne: 1,25 milliard. Dans l'autre cas, le géant de la promotion immobilière Nexity racheté en juillet 2007 a vu depuis sa valorisation boursière fondre de 80%! Certes, Nexity gagne de l'argent, dit le patron Milhaud, mais on a connu mieux comme investissement stratégique...

De Nicolas Sarkozy, il a déjà été tout dit. Et plus souvent de ses défauts que de ses qualités. On peut par exemple détester son omniprésence, son activisme, ses excès. Mais dans la crise financière des dernières semaines, on craint imaginer ce qui ce serait passé 1) si Jacques Chirac, très effacé dans son dernier mandat, avait encore été au pouvoir 2) si à la place de la France, ç'avait été un petit Etat européen fraîchement entré dans le club qui assumait la présidence européenne - la République tchèque par exemple qui prendra le relais en janvier? 3) si, à en juger par ses derniers propos sur la crise financière ce dimanche encore, Ségolène Royal avait été élue présidente... Malgré quelques aléas et faux pas, l'activisme de Sarkozy a permis à l'Europe de jouer un rôle capital dans la tempête. Même Jean-Claude Juncker, président de l'Eurogroupe, qui ne porte pas dans son cœur Nicolas Sarkozy, le reconnaît: «Je n'ai jamais vu l'Europe être gouvernée avec autant d'intensité.»