L'invité

La BNS devrait donner de l'argent à chaque Suisse pour relancer l’économie

Notre invité Michaël Malquarti, de SYZ Asset Management, propose une solution originale pour relancer la croissance: autoriser la Banque nationale suisse à distribuer directement à la population de l’argent qu’elle injecterait dans l’économie sans l’entremise du crédit bancaire 

L’économie mondiale est caractérisée par trois grands déséquilibres: la croissance de l’endettement, l’aggravation des inégalités sociales et la persistance de flux commerciaux asymétriques. Ils s’entremêlent de manière complexe et sont le résultat de tendances de fonds étalées sur plusieurs décennies. Les dynamiques qui les sous-tendent sont mal comprises, la reconnaissance même de ces problèmes n’est pas évidente et du coup les solutions techniques, mais surtout politiques, semblent faire cruellement défaut. Pourtant ces déséquilibres menacent aujourd’hui la stabilité économique, sociale et géopolitique, au point que nous sommes peut-être arrivés à un point de rupture.

Le premier déséquilibre, unanimement reconnu, est celui de la dette. Nos économies pour continuer à tourner semblent nécessiter une perpétuelle croissance du crédit qui en retour engendre une instabilité destructrice. Cette situation explique le comportement schizophrène actuel des autorités monétaires et politiques qui d’un côté stimulent et de l’autre refrènent, avec le résultat que l’on connaît: une croissance molle et très fragile ainsi qu’un niveau de dette globale comparé au PIB encore plus élevé qu’avant la crise.

Des inégalités sources de tensions

Le deuxième déséquilibre, bien documenté, même si plus polémique, est celui des inégalités sociales. Celles-ci se déclinent selon trois axes qui se chevauchent parfois: inégalités entre le capital et le travail, entre les hauts salaires et les bas salaires, entre les générations. Ces inégalités sont sources de tensions grandissantes et expliquent la polarisation et la radicalisation politique qui se manifeste un peu partout. De plus, alors que nos économies souffrent d’une demande agrégée trop faible, aucun mécanisme ne semble être trouvé pour augmenter le pouvoir d’achat du plus grand nombre.

Le troisième déséquilibre, probablement le plus mal compris, est celui des balances des comptes courants et de leur opposé, celles des capitaux. En caricaturant un peu, chaque pays s’est enfermé dans un modèle économique qui sur le long terme n’est pas durable: certains, comme la Suisse, comptent sur leurs exportations, d’autres sur la consommation financée par le crédit. Pour maintenir cet état de fait, nos économies sont dépendantes les unes des autres; pour chaque exportateur de biens et de services, il y a un exportateur de capital sous forme de dette ou de droit de propriété. A terme, la dette des uns devient insoutenable et la vente d’actifs en substitut inacceptable. Ceci pourrait mener à des crises géopolitiques bien plus graves que la dispute entre l’Allemagne et la Grèce de ce début d’année ou que les vaines guerres des monnaies que se livrent les banques centrales.

Une ration monétaire pour chaque résident

Une source commune au développement de ces déséquilibres est clairement identifiable: le système monétaire actuel impose que l’argent soit créé par le crédit bancaire. Du coup la dette est consubstantielle à la monnaie. De plus, mécaniquement, celle-ci atteint en premier lieu les meilleurs emprunteurs, c’est-à-dire les plus aisés. Enfin, on remarquera que les dévaluations telles qu’orchestrées par les banques centrales via les marchés financiers sont en fait hostiles aux autres pays, car par effet collatéral elles freinent l’importation de biens et de services étrangers.

En février de cette année j’ai proposé d’introduire un nouvel outil de politique monétaire qui permettrait d’inverser les tendances évoquées ici tout en soutenant l’économie. L’idée est la suivante: autoriser la BNS, dans le cadre de son mandat, à distribuer directement à la population de l’argent, qu’elle créerait et injecterait dans l’économie sans l’entremise du crédit bancaire. Sans entrer dans les détails techniques chaque résident recevrait ce que j’ai appelé une ration monétaire, c’est-à-dire une somme d’argent dont il pourrait disposer librement.

Une mesure collaborative

Trois usages sont possibles: cet argent nouvellement créé peut être épargné, ce qui réduirait le niveau total de la dette; il peut être dépensé, ce qui augmenterait la consommation interne et donc contribuerait positivement à la croissance; enfin il peut être dépensé à l’étranger ou en produits importés, ce qui déprécierait notre monnaie tout en augmentant la demande chez nos voisins, une mesure collaborative donc, plutôt qu’hostile. La répartition exacte des trois utilisations est difficile à prévoir, mais il est probable qu’en agrégé nous observerions un peu de trois. Quoi qu’il en soit, l’effet serait globalement positif.

Les problèmes auxquels nos économies font face ne sont pas une fatalité. Depuis quelques mois, en Grande-Bretagne en particulier, beaucoup de personnalités, dont par exemple Martin Wolf ou Adair Turner, soutiennent l’idée d’une refonte de notre système monétaire. En Suisse, nous sommes particulièrement impactés par ces questions. Or nous avons le cadre institutionnel, la culture des solutions non-partisanes et les infrastructures administratives pour agir. Il reste à avoir l’ouverture d’esprit et un peu d’audace.

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