Le Temps: La Banque centrale européenne (BCE) a-t-elle bien agi? Charles Wyplosz: La BCE n’est plus la même qu’il y a un an. Non seulement Mario Draghi a remplacé Jean-Claude Trichet à sa tête, mais sur les six gouverneurs que compte le conseil exécutif, quatre sont partis. Ce changement s’est déjà fait ressentir. En quelques semaines, la BCE a pris la responsabilité d’apporter une réponse à la crise. Son programme de prêts aux banques à long terme a été une étape importante et salutaire qui a entraîné une certaine détente sur les marchés. Samy Chaar: La BCE n’avait d’autre choix que d’agir face aux fuites de dépôts dans les banques. Cela étant dit, il est navrant que la seule solution jusqu’ici ait été d’imprimer de la monnaie. On aurait mieux fait d’utiliser le temps gagné par ces injections de liquidités pour restructurer et organiser le défaut de pays. CW: Les banques centrales ont fait preuve de créativité et de courage, c’est l’une des leçons de cette crise. Elles sont intervenues massivement pour permettre d’éviter la grande dépression. Il est vrai qu’elles ont créé des liquidités importantes. Mais théoriquement, on devrait pouvoir en sortir sans problème. Rappelons que les banques centrales ne peuvent pas faire faillite. SC: Elles peuvent être décapitalisées… CW: Et alors? Deux des meilleures banques centrales au monde, la Banque d’Israël et la Banque du Chili, ont un capital négatif depuis une dizaine d’années car elles ont accusé des pertes de change considérables. Pourtant, aucun de leurs dirigeants ne s’inquiète de cette situation. Ce n’est pas un problème parce que le capital des banques centrales est purement symbolique. – En Suisse, la pression sur le franc et sur la Banque nationale (BNS) reste importante. Le contrôle des capitaux et les taux d’intérêt négatifs seront-ils mis en place? SC: La BNS a fort à faire pour défendre le rythme d’appréciation du franc suisse. Elle va mettre tout ce qu’elle a pour défendre ce taux plancher. Comme d’autres banques centrales, elle a augmenté la taille et détérioré la qualité de son bilan. Cela pose des questions.

– Lesquelles? SC: Son bilan est composé de réserves de change dont la majeure partie est en euros. Si le plancher ne tient pas et qu’on atteint par exemple la parité, il y aura des pertes en capital. Si tout se passe mal, la BNS pourrait devoir être recapitalisée par les cantons ou la Confédération. Alors oui, en théorie, il n’y a pas de limite à l’action de la BNS, mais, pour moi, il y a des limites pragmatiques. Elles peuvent entraîner d’autres solutions comme le contrôle de capitaux ou les taux d’intérêt négatifs. CW: Le problème du taux de change est politique mais non économique. Même si le bilan de la BNS devenait négatif, il serait reconstitué sur les deux ou trois générations qui viennent. Il n’y a pas de risque d’inflation. Le problème de la Suisse aujourd’hui est la déflation. La BNS peut défendre le taux plancher sans limite. Le sujet est donc politique. Quand le bilan de la BNS sera multiplié par cinq ou dix, un certain nombre de gens vont paniquer [ndlr: il se tourne vers Samy Chaar]… SC: (rires) Sans aller jusque-là, nous serions clairement inquiets. CW: … Quand ces gens vont paniquer, la mécanique politique se mettra en route et attaquera la BNS. Ces mêmes politiques qui ont décidé du taux plancher n’ont pas compris que les conséquences d’une aggravation de la crise européenne pourraient être une explosion du bilan de la BNS. Lorsqu’il explosera, ce sera politiquement difficile de maintenir le taux plancher. Et si elle ne tient pas cette limite, il va y avoir des pertes de changes considérables. Mais tout cela est égal, la BNS peut maintenir le taux plancher indéfiniment. SC: C’est théorique! Une banque centrale reste une entité économique. La taille des bilans des banques centrales n’est pas un problème jusqu’à ce qu’il en devienne un. On ne peut pas accepter que toutes les banques centrales de la planète impriment des billets. CW: Pourquoi? SC: Un excès se constitue… CW: Vous parlez là de morale et non de technique économique. SC: Il faut avoir des entités économiques qui soient cohérentes avec la richesse qu’il est possible de créer (c’est-à-dire le PIB) et avec les revenus que l’on est capable d’avoir (c’est-à-dire les recettes fiscales). CW: Vous êtes en train de comparer un stock (bilan des banques) avec un flux (qui est le PIB). Les chiffres auxquels vous allez arriver n’ont aucune signification. SC: Mais il y a un moment où l’on atteindra la limite de ce qui est possible de faire avec les banques centrales… CW: Pourquoi? SC: Les risques seront trop grands! CW: Les bilans des banques centrales ne sont pas risqués, ce sont elles qui créent la monnaie! SC: Il y a un risque de dérapage i n flationniste à terme! CW: Le bilan de la BNS a été multiplié par trois les deux dernières années et l’on est en déflation. SC: Aujourd’hui, c’est contrôlé. Nous ne pouvons toutefois pas ignorer les leçons de l’histoire. Sans faire de parallèle avec la Suisse ou d’autres pays occidentaux, la situation du Zimbabwe ou de l’Allemagne des années 1920 illustre les risques de dérapage, notamment inflationniste. CW: Il faut être précis quand on angoisse les gens. Ces similitudes sont fausses et injustifiées. Le Zimbabwe était un gouvernement incapable de lever des impôts et qui avait besoin de lourds moyens pour protéger le dictateur et écraser l’opposition. La banque nationale a donc imprimé des billets pour les nervis du régime. En Suisse, pratiquement tous les gouvernements cantonaux sont en équilibre et la monnaie créée par la Banque nationale ne va pas financer le déficit, elle est parquée quelque part en Allemagne ou en Italie. Il peut y en avoir cent, mille fois plus, tant que ces francs se promènent en dehors de la Confédération, il n’y a rien à craindre. SC: Ici comme ailleurs, la démultiplication du bilan des banques centrales et la détérioration de leur qualité est quelque chose qui nous inquiète. Il y a des limites pratiques qu’il ne faut pas dépasser. CW: Vous ne les avez pas encore établies. SC: L’inflation et la perte sur actif. Votre solution qui consiste à imprimer encore davantage de billets ne tient pas. C’est théorique; au niveau pratique, cela m’effraie. CW: Que se passe-t-il pratiquement? SC: Qu’on puisse imaginer des banques centrales faisant dix fois la taille d’un pays, cela m’inquiète. Penser que ça n’entraîne pas de risques inflationnistes et que cela soit neutre au niveau de l’impact sur les actifs, c’est déraisonnable… CW: Le seul mal que la Fed a fait a été de rendre les Brésiliens furieux parce que leur monnaie s’est appréciée brutalement. Rien d’autre. SC: La Suisse n’est pas seule. Tout le monde est en train de faire la même chose. Après avoir négligé les bilans des banques commerciales puis des Etats, nous faisons pareil avec les bilans des banques centrales! CW: J’ai toujours dit que les banques européennes étaient dans un état catastrophique et qu’il fallait les nationaliser… SC: Soyez donc également raisonnable avec les banques centrales! CW: Comparer une banque commerciale et une banque centrale, c’est comme comparer une mouche et un singe. Impossible! SC: Non, avoir trop de réserves de change est un risque! Une banque centrale n’est pas un acteur qui n’est soumis à aucune règle et aucune contrainte… CW: Je n’ai pas dit ça. Je dis que la banque centrale a un rôle fondamental à jouer pour la stabilité financière du pays. Tant qu’elle le remplit, je ne vois pas pourquoi je regarderais son bilan… La faillite d’une institution survient lorsque cette dernière n’a plus d’argent. Une banque centrale ne peut pas ne plus avoir d’argent. La seule chose qui peut arriver en Suisse, si la BNS fait des pertes sur plusieurs années, c’est qu’elle ne pourra plus distribuer d’argent aux cantons.

– Vos avis ne divergent-ils pas parce que l’un est professeur d’économie, payé par l’État, avec une vue à plus long terme, alors que l’autre, banquier, se dit qu’encore dix ans de chaos seraient très durs à gérer?

CW: Tout à fait! (rires) Si vous regardez l’évolution des dettes publiques sur deux ou trois siècles, vous verrez des périodes où elles augmentent rapidement. La Grande-Bretagne avait ainsi une dette de 300% de son PIB après les guerres napoléoniennes. Elle a été réduite sur l’ensemble du XIXe siècle. Il n’y a aucune raison de demander à un État de rembourser sa dette en deux ans. Ce que l’on impose aujourd’hui aux Grecs (un retour à l’équilibre budgétaire d’ici à 2016) est impossible et scandaleux. On les oblige à stabiliser leurs problèmes à marche forcée et l’on s’étonne ensuite qu’ils votent pour des gauchistes et des nazis. Ce ne sont pas les banquiers qui sont court-termistes, mais les politiques qui pensent aux prochaines élections.

SC: Heureux ceux qui n’ont pas à protéger leurs clients de la folie des hommes. En tant qu’investisseur, on ne peut pas se contenter de faire confiance aux autorités.

CW: Je ne leur fais pas confiance non plus…

SC: Aujourd’hui, il y a une répression financière très forte, des taux d’intérêt réels négatifs, peut-être même des contrôles des capitaux d’ici quelque temps et on ne peut plus faire confiance aux devises. Pour nous qui gérons des épargnes de vie, nous nous devons d’être vigilants.