La Banque nationale suisse (BNS) l’a encore martelé jeudi. Pas question de renoncer au taux plancher de 1,20 franc pour un euro. L’institution «le fera prévaloir avec toute la détermination requise», a affirmé Thomas Jordan, lors de la conférence de presse de la banque centrale hier à Berne. La BNS «est toujours prête à acheter des devises en quantité illimitée», a assuré le numéro un de l’institution. Il a ajouté qu’en «cas de besoin, elle est disposée à prendre des mesures supplémentaires».

Une réputation mise à l’épreuve

Les déclarations de Thomas Jordan arrivent alors que, pour la première fois depuis l’introduction du taux plancher en septembre 2011, la volonté de la BNS de défendre son taux plancher est testée par les marchés. Jusque-là, la seule affirmation avait suffi à freiner les spéculateurs. Depuis, la BNS a dû se remettre de la démission en début d’année de Philipp Hildebrand, des critiques se sont élevées en Suisse sur la politique de l’institut d’émission et la situation s’est tendue en Europe. La crainte d’une sortie de la Grèce de la zone euro a poussé les investisseurs à chercher refuge dans le franc, forçant la banque centrale à intervenir de manière massive. Ainsi, en mai, les réserves de changes de l’institution ont enregistré une hausse de 66 milliards de francs à 304 milliards de francs, un record.

Les experts estiment que la banque centrale devra continuer tant que les tensions persistent en Europe. Quelques analystes commencent cependant à se demander si elle pourra résister aux pressions.

Thomas Jordan a répondu en assurant qu’il n’y avait aucune limite à l’intervention de la BNS. Steen Jackobsen, chef économiste de Saxo Bank, estime néanmoins qu’il y a 25% de chance que le plancher soit enfoncé. La plupart des analystes sont cependant convaincus de la détermination de l’institution.

Pas de risquede pertes de changes

Pour défendre le seuil de 1,20 franc, la BNS «a acheté des devises», a reconnu Thomas Jordan. Un aveu qui rappelle les pertes comptables enregistrées par l’institution à la suite de ses interventions sur le marché des changes au printemps 2010 pour lutter contre l’appréciation du franc. Tant que le taux plancher ne bouge pas, la BNS ne pourra pas faire de pertes de changes. Elles pourraient être importantes si le franc s’appréciait brutalement. Ce serait aussi le cas pour les investisseurs suisses qui ont placé une partie de leur fortune en devises étrangères.

Une perte – si elle devait être colossale – pourrait mettre l’institution dans une situation où ses fonds propres deviennent négatifs. Elle peut vivre avec cela, avait expliqué Thomas Jordan en automne dernier. Charles Wyplosz, professeur d’économie au IHEID, avait d’ailleurs souligné lors d’un débat au Temps que deux des banques centrales les mieux gérées, celle d’Israël et celle du Chili, ont des fonds propres négatifs sans que cela ne pose de problème.

Non au fonds souverain

Alors que beaucoup craignent que la Suisse s’expose trop à la zone euro, la Banque nationale a développé jeudi sa politique en matière de gestion des placements. Selon les chiffres à la fin du premier trimestre, la part de monnaie unique détenue dans ses coffres tend à diminuer. A fin mars, la BNS détenait 51% de ses réserves en euros, contre 70% à la fin du deuxième trimestre de 2010. En parallèle, les réserves en dollars ont progressé de 22% à 28%.

Le président du directoire a également rappelé qu’elle investissait dans différentes classes d’actifs et devises et ce, «depuis longtemps». L’institution détient ainsi environ 10% d’actions en plus des obligations d’Etats considérés comme sûrs mais aussi des emprunts de débiteurs privés. Elle assure diversifier ses placements en devises en achetant du dollar australien, du dollar de Singapour, de la couronne danoise, de la couronne suédoise et, depuis le début de cette année, des wons coréens.

Si le banquier central a pris la peine d’expliquer cette politique de placement, c’est aussi en réaction à l’idée de créer un fonds souverain pour placer les réserves excédentaires de la BNS, comme le font les pays asiatiques et les pays exportateurs de pétrole. Fulvio Pelli (PLR/TI) soutient notamment cette idée: «La Suisse peut parfaitement se doter, comme pense le faire l’Australie, d’un fonds souverain. Si la BNS avait valorisé ses bénéfices, au lieu de les distribuer à la Confédération et aux cantons, notre pays disposerait aujourd’hui d’un fonds d’investissement performant», expliquait-il hier lors d’un débat au Conseil national (lire ci-dessous).

Thomas Jordan n’a pas pris de gants: «attrayante de prime abord», l’idée d’un fonds souverain ne présente «qu’un faible intérêt» en Suisse. Il cite trois raisons. Un tel véhicule ne serait d’aucune aide pour aider au maintien du taux plancher. Ensuite, placer des devises via la BNS ou via un fonds d’Etat ne réduirait pas les risques de changes. Enfin, cela remettrait en question l’indépendance de la BNS et de sa politique monétaire, dont la capacité d’action serait limitée. En effet, les montants déposés dans le fonds souverain ne pourraient plus être utilisés par la BNS dans la conduite de sa politique monétaire, juge-t-il.

Les risques sur l’immobilier augmentent

«Les déséquilibres se sont encore accentués durant le dernier trimestre sur les marchés des prêts hypothécaires et l’immobilier résidentiel», a déclaré Thomas Jordan. La BNS a pointé du doigt d’une part les volumes des prêts hypothécaires qui ont à nouveau crû fortement en un an. D’autre part, les prix de l’immobilier résidentiel ont atteint un niveau qui, dans certains cas, excède la valeur justifiée par les fondamentaux économiques tels que les facteurs démographiques ou le revenu par habitant, a jugé l’institut. Cette dynamique a de bonnes chances de se poursuivre, selon la banque centrale.

La BNS n’a pas caché son soutien à la décision du Conseil fédéral d’introduire la possibilité de l’instrument dit d’un «volant anticyclique de fonds propres». Ce coussin de sécurité supplémentaire vise à corriger de manière préventive les déséquilibres sur le marché du crédit en Suisse. Sur proposition de la Banque nationale, le Conseil fédéral peut décider de l’activation ou de la désactivation du volant anticyclique. Ce mécanisme pourrait être activé dès le 1er juillet.

Pas d’inflation en vue

Le gonflement du bilan de l’institution inquiète parce qu’à terme, il pourrait provoquer de l’inflation. En 2012, la Suisse connaîtra cependant un renchérissement négatif de 0,5%. L’inflation devrait ensuite se limiter 0,3% en 2013 et 0,6% en 2014, selon les prévisions de la BNS.

Défendre les exportateurs

Le niveau de 1,20 a un effet stabilisateur mais le franc reste à un niveau élevé, selon l’institution. La question fait débat, des économistes estimant désormais qu’il est moins, voire plus du tout surévalué. Pour la BNS pourtant, une appréciation «aurait de graves conséquences sur l’évolution des prix et de l’économie en Suisse». Dans ce contexte, elle ne se pose pas la question d’une stratégie de sortie du taux plancher.

ö Les grandes banques tancées par la BNS. Page 15