politique monétaire

Comment la BNS pourrait introduire des taux négatifs sans pénaliser les petits investisseurs

Outre des taux d’intérêt négatifs, la Confédération dispose de la possibilité de mettre en place des contrôles quantitatifs de capitaux afin de décourager les investisseurs étrangers à venir placer leur argent en Suisse. Par Nannette Hechler-Fayd’herbe, responsable de la recherche pour les marchés financiers chez Credit Suisse

Depuis l’introduction par la banque centrale danoise de taux d’intérêt négatifs sur les certificats de dépôt le 5 juillet 2012, un débat a émergé sur l’éventualité que la Banque nationale suisse (BNS) en fasse de même. Passage en revue des incitations éventuelles à l’instauration de taux négatifs par la BNS.

Dans des scénarios extrêmes, la BNS pourrait décider d’instaurer des taux d’intérêt négatifs et/ou Berne pourrait choisir d’imposer des contrôles de capitaux quantitatifs pour renforcer encore sa politique de change actuelle. Une telle action pourrait être motivée soit par l’introduction de taux d’intérêt négatifs par la Banque centrale européenne (BCE), soit par l’afflux massif de capitaux en Suisse dû, par exemple, à la sortie précipitée d’un pays de l’Union européenne monétaire. La différence entre ces deux scénarios serait que, dans le premier cas, la pénalité négative pourrait être limitée de manière à égaler ou à dépasser légèrement les taux de la BCE (0,25% à 1% annualisé, par exemple). Dans le second cas, des pénalités plus prohibitives pourraient être envisagées. La durée de ces taux négatifs dépendrait alors très largement des circonstances mais serait susceptible de se prolonger sur plusieurs mois au minimum, voire plus si nécessaire.

Pour mettre en place des taux d’intérêt légèrement négatifs, la BNS introduirait probablement un taux d’intérêt négatif sur les dépôts à vue (dépôts de virement) que les banques de compensation détiennent auprès de la BNS. Un contingent de comptes courants de virement à intérêt nul serait probablement mis en place, et les comptes au-delà de ce contingent seraient soumis à des taux d’intérêt négatifs (tout comme au Danemark, où le taux de compte courant pour les dépôts à vue reste nul, tandis que les certificats de dépôt sont soumis à des taux négatifs). Ce contingent devrait probablement être fonction du volume des transactions de paiement des différentes banques, de manière à éviter une concurrence déloyale induite par l’arbitrage entre les établissements.

Cela laisserait alors la possibilité aux banques de décider par elles-mêmes quelle proportion du taux d’intérêt négatif elles souhaiteraient répercuter sur leurs clients. Au Danemark, le taux négatif sur les certificats de dépôt n’a induit qu’un transfert limité aux clients des banques. En Suisse, les banques segmenteraient probablement leur base de clientèle et transféreraient de manière sélective les taux d’intérêt négatifs selon leurs optimisations de bilan. Le marché interbancaire en serait directement affecté, et nous pourrions envisager dans ce cas de figure des valeurs négatives pour le Libor (ndlr: taux interbancaire). Les clients institutionnels (les compagnies d’assurance, par exemple) seraient touchés. Les investisseurs non professionnels ne seraient probablement pas concernés par des taux d’intérêt négatifs, car les banques ne prendraient pas le risque de les voir retirer purement et simplement leurs liquidités sous forme de billets de banque.

S’il devenait nécessaire d’imposer des taux d’intérêt négatifs substantiels, par exemple, à hauteur de 5% par trimestre ou plus, cela impliquerait probablement un décret du gouvernement suisse. Non-résidents et résidents ne seraient pas affectés dans la même mesure (en l’occurrence, les non-résidents seraient plus touchés); toutefois, la libre circulation des personnes en Suisse et en Europe pourrait limiter l’efficacité d’une telle mesure. Par conséquent, nous tablons plutôt sur des taux d’intérêt négatifs prohibitifs applicables à n’importe quelle augmentation des positions en francs au-delà d’un certain seuil dans les banques domiciliées en Suisse, avec des différences d’un segment de clientèle à l’autre. Les banques hors de Suisse ne seraient pas soumises à un tel décret mais pourraient se voir imputer des taux d’intérêt négatifs par leur banque de compensation suisse correspondante sur leurs positions en francs. Elles répercuteraient donc probablement les taux d’intérêt négatifs sur les clients désireux d’ouvrir des comptes en francs hors de Suisse.

Outre les taux d’intérêt négatifs, des contrôles quantitatifs de capitaux pourraient être envisagés par Berne dans des cas extrêmes pour limiter les nouveaux afflux de capitaux en francs. Comme par le passé, ces mesures pourraient contenir des restrictions plus sévères pour les non-résidents en matière d’accession à la propriété en Suisse. Des mesures visant à limiter les opérations de change au comptant ou à terme pourraient être nécessaires pour empêcher le contournement des éventuels contrôles de capitaux; elles pourraient toutefois être difficiles à mettre en œuvre.

Quand l’expansion illimitée du bilan de la BNS devient-elle alors critiquable? Il n’existe aucune limite particulière au bilan d’une banque centrale. Le rapport entre le bilan de la BNS et le PIB de la Suisse est depuis toujours plus élevé que celui de la Fed ou de la Bundesbank par rapport à leurs PIB respectifs (ce qui s’explique probablement par la taille du secteur bancaire en Suisse). Par le passé, le bilan de la BNS s’élevait typiquement entre 20%-30% du PIB, tandis qu’aux Etats-Unis et en Allemagne, il était d’environ 10%. Les banques centrales ayant toutes augmenté la taille de leur bilan depuis la crise financière, elles ont maintenant un bilan d’environ 20%-35% du PIB aux USA et en Europe, et de 60%-70% en Suisse. Un pourcentage élevé, mais qui laisse de la marge pour augmenter encore la taille du bilan et du ratio réserves de devises/PIB. Ainsi, des économies comme Singapour, Hongkong et Taïwan affichent des ratios de 80% à 120%.

Si la stabilité des prix en Suisse était fortement remise en question ou, en d’autres termes, si l’inflation dépassait les 2% à trois ans, par exemple, cela limiterait ou interromprait probablement la politique de change actuelle (et augmenterait par conséquent le bilan de la BNS et du ratio de devises). Dans de telles circonstances, la BNS envisagerait certainement de diminuer le plancher du couple EUR/CHF ou abandonnerait complètement sa politique de change sur l’EUR/CHF. Rien ne suggère toutefois une telle tendance à court ou moyen terme.

* Responsable de la recherche pour les marchés financiers chez Credit Suisse

Le rapport entre le bilan de la BNS et le PIB de la Suisse est depuis toujours plus élevé que celui aux Etats-Unis ou en Allemagne

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