Thomas Jordan n’a pas traîné: «Etant donné le niveau élevé du franc, nous restons disposés à intervenir de manière accrue sur le marché des changes en tenant compte de la situation pour l’ensemble des monnaies.» Dès les premières secondes de son discours, jeudi matin, le président de la Banque nationale suisse (BNS) a réitéré sa détermination.

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Manifestement, le placement de la Suisse par le Trésor américain, mercredi, sur sa liste des pays manipulateurs de devise ne l’a pas incité à modifier son intervention durant la nuit. Thomas Jordan a fait comme d’habitude, déroulant son intervention, entre décision sur les taux (inchangés à -0,75%), perspectives et contribution de la BNS à la crise actuelle. Il souligne néanmoins: «Nous avons mis en œuvre des moyens considérables cette année afin de maintenir des conditions monétaires appropriées.» En chiffres, cela correspond à des ventes d’environ 120 milliards de francs cette année, dont 90 au premier semestre.

Pour Maxime Botteron, économiste de Credit Suisse, la pression pourrait être moindre l’an prochain. «Si notre scénario se réalise, que l’économie retourne vers la normalité, la demande pour le franc valeur refuge devrait se réduire. Il est possible que la BNS n’ait plus, ou beaucoup moins, à intervenir.»

Un QE impossible

C’est au moment des questions des journalistes que les responsables de la BNS ont été amenés à préciser leur position. Le rapport du Trésor «n’a aucun effet sur notre stratégie. Elle est le résultat de notre mandat, qui est le maintien de la stabilité des prix. Pour contrer les pressions déflationnistes, nous devons conserver cette politique expansionniste», a noté Thomas Jordan. Selon les données publiées jeudi, l’inflation devrait rester négative cette année et ne repasser en territoire positif qu’en 2022.

Regardez les taux de change nominaux aujourd’hui, et comparez-les avec ceux d’il y a douze ans, avant la crise financière!

Thomas Jordan, président de la BNS

Dans sa publication, le Trésor invite la BNS, parmi d’autres recommandations, à réfléchir à un programme de rachats d’actifs comparable à celui de la Réserve fédérale (Fed) ou à celui de la Banque centrale européenne (BCE). Impossible, répond Thomas Jordan. «Le marché obligataire suisse, y compris celui de la dette d’entreprises, est trop restreint.» De plus, investir ses réserves en francs suisses irait à l’encontre de son objectif de lutter contre la hausse de la monnaie.

Pendant un bref instant jeudi matin, le président de la BNS a semblé perdre un peu de son flegme. «Regardez les taux de change nominaux aujourd’hui, et comparez-les avec ceux d’il y a douze ans, avant la crise financière! C’est parlant. Cela justifie notre travail et démontre que nos interventions ne nous apportent pas d’avantages compétitifs.» Début 2008, l’euro-franc valait 1,65. Il plafonne désormais au-dessous de 1,08. Le dollar, lui, s’échangeait contre 1,10 franc. Aujourd’hui, 89 centimes suffisent.

Le dollar toujours plus faible

En moyenne, depuis mars et le début de la pandémie, le «dollar index», soit la valeur du billet vert par rapport à un panier de devises, a reculé de 10%. «La tendance persistante à la baisse du dollar a constitué l’élément déterminant de ces derniers mois», a d’ailleurs souligné Andréa Maechler, numéro trois de la BNS.

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Et l’entrée dans 2021 ne devrait pas, à en croire les analystes d’UBS, inverser cette tendance. D’abord, une reprise économique mondiale va diriger des capitaux hors des Etats-Unis. Ensuite, le différentiel de taux avec d’autres régions, comme la Suisse ou la zone euro, n’est plus d’actualité. «Cet avantage qu’avait le dollar ces dernières années s’est érodé», écrit UBS.

Arthur Jurus, chef économiste de Landolt & Cie, s’attend aussi à ce que «structurellement, le franc continue de s’apprécier face au dollar». Simplement dit, le billet vert ne repassera plus la barre des 1 franc. Et si les Etats-Unis «ne manipulent pas leur monnaie», poursuit-il, la volonté de la Fed, tout comme celle de la BCE, d’augmenter encore les liquidités a et aura un effet baissier sur le dollar et sur l’euro. «Tout le monde a évidemment intérêt à ce que sa monnaie ne soit pas trop forte.»

Dans cette guerre froide des changes, reste à déterminer si la BNS est une combattante ou une victime collatérale.