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La boîte à outils pour connaître le trend

La mesure du sentiment des investisseurs et des mouvements de capitaux des banques centrales est essentielle pour savoir si l’on change de tendance. Dans cette analyse, tous les signaux ne se valent pas

Tout le monde s’accorde à reconnaître que les principaux marchés d’actions sont chers. Mais cette observation ne sert à rien. Le sommet est-il déjà atteint, le sera-t-il dans deux ans? Après neuf ans de hausse, est-ce que la récente correction traduit un changement de tendance? Rien n’est plus coûteux que de ne pas savoir si les actions sont dans un cycle haussier, stable ou baisser.

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Les instruments qui permettent de discerner la tendance existent, explique Cédric Spahr, analyste auprès de J. Safra Sarasin. Le financier vaudois a développé une boîte à outils destinée aux investisseurs prudents leur permettant «d’évaluer le risque des actions et de réduire la perte possible du portefeuille, d’en profiter et de réagir à l’apparition de signaux annonçant qu’une nouvelle tendance a démarré».

Un modèle original

Afin d’éviter que l’investisseur ne soit surpris par des événements tels que la crise de 2008, l’analyste a élaboré une boîte de 40 outils (variables), qu’il appelle un modèle de «scoring». «Je n’ai rien vu de comparable dans la branche», nous explique-t-il.

Les informations ainsi glanées donnent un score qui in fine permet de savoir s’il y a un changement de tendance. «Ce n’est jamais infaillible, mais la force de ce modèle est de capturer les grandes tendances haussières ou baissières. L’idée consiste à rester sur un marché haussier le plus longtemps possible et d’éviter les grandes pertes des marchés structurellement baissiers qui se produisent parfois tous les huit à dix ans», résume Cédric Spahr.

Ces outils utilisent les informations disponibles sur le marché à un moment donné pour émettre une opinion. Il n’est pas possible d’en déduire une prévision de marché pour les prochains trimestres ou les prochaines années. Mais le modèle donne un signal qui peut osciller du positif au négatif et capture une tendance. L’investisseur doit savoir la tendance du moment. Certes il doit avoir un horizon de placement à long terme, mais il est crucial de réagir tactiquement en fonction de l’évolution de l’environnement.

«Beaucoup d’observateurs considèrent par exemple le sentiment du marché comme partiellement irrationnel. Mais ce sont précisément les mesures de ce dernier qui déterminent en bonne partie la tendance», déclare Cédric Spahr.

Les quatre catégories d’outils

La boîte à 40 outils peut être répartie en quatre grandes catégories:

1. Les outils cycliques: le cycle peut être évalué de façon plus précise à l’aide de signaux de marché qu’à l’aide des statistiques officielles. L’analyste considère les cours des matières premières (amélioration de la conjoncture en cas de hausse des cours), les taux d’intérêt réels (amélioration en cas de hausse), la tendance des bénéfices des entreprises, les surprises sur l’évolution de l’indice des directeurs d’achat.

Les indicateurs conjoncturels sont encore très solides. Cet avis est confirmé par exemple par les matières premières.

2. Liquidité: le terme de liquidité des marchés est employé fréquemment en bourse. Plus elle s’accroît et plus la tendance est ferme. Mais il importe de la définir précisément. Cédric Spahr utilise l’évolution de la courbe des taux d’intérêt, historiquement le meilleur indicateur avancé d’une récession (si les taux à long terme dépassent progressivement les taux à court terme – aplanissement de la courbe de taux). Si la courbe se pentifie (taux longs de plus en plus supérieurs aux taux courts), c’est un signe d’accélération de la conjoncture et un signal de surperformance des actions cycliques (technologiques, financières).

Il observe également, depuis huit ans, l’évolution des bilans des grandes banques centrales en réponse aux politiques d’assouplissement quantitatif (QE). Plus le taux de croissance des bilans augmente et plus les actions sont haussières. A l’inverse, plus le taux de variation diminue et plus les bourses sont vulnérables. Ce n’est donc pas le niveau absolu des bilans qui importe, mais la variation en rythme annuel.

Aujourd’hui, en 2018 et à l’inverse des années précédentes, l’impact de la liquidité des banques centrales deviendra négligeable, selon l’analyste de Safra Sarasin.

D’autres indicateurs sont à étudier: l’écart entre la croissance de la masse monétaire (agrégat M3) et la production industrielle (plus cet écart augmente et plus les actions sont fermes), ainsi que les taux d’intérêt. Aujourd’hui, avec le programme de réforme fiscale américaine, la conjoncture est stimulée, ce qui pousse les taux à la hausse. «Les investisseurs considèrent que ce stimulus est favorable aux actions, alors que la hausse des taux réduit la liquidité. Beaucoup ne comprennent pas qu’un facteur ayant un effet positif sur le cycle ait un impact négatif sur la liquidité, donc sur les actions», explique Cédric Spahr.

3. Evaluation: les critères traditionnels d’évaluation des actions jouent un rôle inférieur au sentiment ou à la liquidité, parce que leur utilité n’est visible qu’à moyen ou long terme. Il s’agit du multiple des bénéfices (PER) ou des fonds propres (price/book), du rendement du dividende, de la prime de risque (écart entre le rendement des bénéfices et le rendement des obligations d’Etat).

Aujourd’hui, l’évaluation est assez chère.

4. Sentiment: les indicateurs de sentiment jouent un rôle crucial. Ce sont eux qui tirent les enseignements de la finance comportementale, la discipline qui montre les limites de la théorie d’efficience des marchés. On peut l’observer à travers les sondages auprès des investisseurs (institutionnels ou privés) afin de savoir s’ils sont positifs ou non à l’égard des actions. «Tous reflètent la façon dont les investisseurs pensent, agissent et se positionnent», selon l’analyste.

Ces indicateurs peuvent être regroupés en trois segments: le sentiment du marché, le positionnement des investisseurs et les flux des investisseurs. Le premier se reflète par exemple mesuré par l’activité de fusions et acquisitions.

Aujourd’hui, les fusions et acquisitions restent encore éloignées des niveaux record. Or un sommet de marché coïncide souvent avec une forte vague d’acquisitions. C’est précisément l’un des points qui suggère que les actions peuvent encore progresser, selon Cédric Spahr.

Les informations fournies par les grands ETF

L’épargnant peut aussi déduire la tendance des entrées ou des sorties de fonds sur les grands ETF, par exemple l’ETF SPDR sur l’indice S&P 500 ou l’ETF QQQ sur le Nasdaq 100. En effet plus les investisseurs accumulent ce type d’ETF extrêmement populaires et liquides, plus ils cherchent à acheter le marché dans sa totalité. Ce choix de produits indiciels traduit une moindre conviction que celui d’un fonds géré activement. Les ETF semblent en effet amplifier les tendances psychologiques sur les marchés puisque ce sont les sociétés les plus capitalisées (Apple, Amazon, etc.) qui sont les plus fortement représentées dans ces produits.

En janvier, de fortes entrées ont pu être constatées sur ces produits indiciels et durant la récente secousse boursière des sorties presque équivalentes ont pu être observées en quelques jours. Lorsque les investisseurs prennent peur, ce sont ces produits qui sont vendus en premier.

D’autres variables sont analysées, comme la volatilité implicite ou les opérations sur les options d’achat et de vente, mais qui sont difficiles à traiter pour un épargnant qui ne dispose pas des outils professionnels.

Nous ne sommes pas entièrement baissiers, mais nous faisons une transition entre une période de très basse volatilité à une autre plus normale

L’analyste pondère ensuite ces nombreux facteurs de façon dynamique. Aujourd’hui, que déduire de ces signaux? «Nous ne sommes pas entièrement baissiers, mais nous faisons une transition entre une période de très basse volatilité à une autre plus normale, notamment en raison de la hausse des taux d’intérêt réels et d’une réduction de la liquidité des marchés. Il en résulte un environnement où les primes de risque ont tendance à augmenter, observe Cédric Spahr. En conclusion, même si nous ne sommes pas baissiers, nous risquons d’évoluer en mouvement latéral», conclut l’analyste. Les signaux restent au vert pour les valeurs cycliques (industrie, consommation discrétionnaire, financières), au rouge pour les secteurs dépendant des taux (télécoms, services aux collectivités, immobilier).

Les indicateurs de sentiment pointent vers un besoin d’ajustement. Les variables sensibles, qui ont subi le plus de changements ces dernières semaines (courbes des taux) se situent au niveau de la liquidité. Par contre les indicateurs cycliques restent au vert.

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