Analyse

La bonne et la mauvaise austérité

L’austérité a deux visages, la hausse des impôts et la baisse des dépenses publiques. Le premier est à l’honneur. Une énorme manifestation s’est tenue lundi à Paris contre le matraquage fiscal. La France n’a jamais été un paradis fiscal, mais avec François Hollande, les impôts se sont accrus de 90 milliards d’euros en trente mois, selon une étude du député UMP Jérôme Chartier. Certes, la France a récolté 2 milliards en 2014 liés à l’évasion fiscale. Mais ne faudrait-il pas aussi s’interroger sur les milliards de pertes provoquées par la fuite des créateurs, talents et entrepreneurs? Et sur la baisse des investissements entrepris par les Français qui restent au pays et qui subissent cette oppression fiscale? La reprise économique tant espérée ne dépend pas des banques centrales, mais du bon sens des gouvernements et de leur capacité à donner l’envie d’entreprendre en laissant chacun profiter du fruit de ses efforts.

Lorsque les journalistes et politiciens de gauche parlent d’austérité, dans le sillage de leur relais académique préféré, Paul Krugman, ils ne regardent que les dépenses publiques, jamais assez élevées à leur goût. Mais avant de s’interroger sur la nécessité et la composition d’une politique d’austérité dans un pays surendetté, un recours aux statistiques nous semble approprié. Celles-ci montrent une hausse incessante des recettes fiscales en pourcentage du PIB tant en Suisse que dans l’UE. Une augmentation qui n’a pas subi de pause durant la crise économique, sauf en Allemagne et en Suisse.

Par contre la baisse des dépenses publiques en pourcentage du PIB reste un mirage dans la plupart des pays. Rien n’indique que l’administration se serre la ceinture. En Suisse, le discours larmoyant sur un Etat peau de chagrin commence à lasser. Selon les statistiques officielles, les dépenses de l’administration publique sont passées de 105 milliards de francs en 1990 à 199 milliards en 2012. Malgré la crise, entre 2007 et 2012, le nombre d’employés de l’Etat s’est accru de 300 par mois, essentiellement en raison d’une augmentation sensible dans la santé et la protection sociale. L’expansion est encore plus marquée ces deux dernières décennies dans les activités proches de l’Etat. Les CFF ont ainsi accru leurs effectifs de 2626 salariés depuis 2004 (+8%) et La Poste de 2288 (+5%) collaborateurs. La hausse la plus impressionnante est celle de la protection sociale, qui est passée de 12,8% du PIB en 1990 à 19,4%. Une hausse de 51%! La Suisse est-elle aux mains des néolibéraux si les récipiendaires des largesses de l’Etat sont majoritaires? Il ne suffit pas que certains médias répètent la rengaine d’un amaigrissement de l’Etat pour que celui-ci soit confirmé par les faits. La Grèce a certes subi une baisse d’un quart de son PIB. Mais Alexis Tsipras, la nouvelle égérie keynésienne, ne peut pas contredire les chiffres d’Eurostat sur les dépenses publiques. Ces dernières ont représenté 47,5% du revenu national grec en 2007 et se sont hissées à 58,5% en 2013.

Les dépenses publiques sont censées augmenter le PIB. Mais le travail du fonctionnaire est-il toujours un soutien à l’économie? Dans un blog (Turgot.org), l’essayiste Philipp Bagus dénonce cette absurdité: «Imaginons un fonctionnaire de l’Etat dont le rôle est d’octroyer les licences nécessaires pour exercer une activité commerciale. Lorsqu’il refuse une licence pour un projet d’investissement qui ne verra jamais le jour, quelle perte de richesse en résultera-t-il?» Les exemples abondent de refus de construire, souvent incompréhensibles, d’obstacles absurdes à divers projets et de retards insensés. Est-ce vraiment créateur de richesses?

Mais quel est le bilan des deux composantes de l’austérité, la hausse des impôts et la baisse des dépenses publiques ces dernières années? Une nouvelle recherche d’Alberto Alesina, Omar Barbiero, Francesco Giavazzi et Matteo Paradisi porte sur les pays de l’OCDE entre 2009 et 2013. L’exercice n’est pas aisé en raison de l’interdépendance des économies, des difficultés à isoler l’effet budgétaire des questions de dévaluation, de politique monétaire et des réformes. En 2010, Alberto Alesina avait déjà estimé qu’une hausse de 1% des impôts s’accompagnait d’une baisse de 3% du PIB. Or les décisions budgétaires produisent leurs effets sur plusieurs années et sont souvent révisées. Alesina, Favero et Giavazzi prennent aussi en compte cet élément. Leur conclusion est limpide. Mieux vaut privilégier une baisse des dépenses publiques à une hausse d’impôts afin de rééquilibrer les comptes. En effet, entre 1978 et 2007, les programmes d’ajustement basés sur une hausse d’impôts et représentant 1% du PIB conduisent à une contraction du PIB de 2% les trois années suivantes. A l’inverse, une baisse des dépenses publiques de 1% du PIB n’a pas d’impact visible sur le PIB. Le modèle employé de 1978 à 2007 produit les mêmes résultats sur les années 2009 à 2013. Cette analyse contredit Olivier Blanchard, économiste au FMI, lequel est d’avis que les ajustements budgétaires récents produisent des effets plus élevés qu’avant la crise. Mais ses hypothèses sont douteuses puisqu’il attribue à la politique budgétaire toute déviation par rapport aux prévisions. Or les banques ont aussi joué un rôle clé dans la crise.

Au-delà de la distinction entre la bonne et la mauvaise austérité, il impose aussi de rappeler l’alternative possible: les réformes et les dérégulations.

La Suisse est-elle aux mains des néolibéraux si les récipiendaires des largesses de l’Etat sont majoritaires?