Analyse

La bonne passe financière de Piqué et Griezmann

Le défenseur du FC Barcelone s’amuse à souffler le chaud et le froid sur le marché des transferts. Y compris contre les intérêts de son propre club. Quand les joueurs seront pleinement devenus des produits financiers, on appellera cela un délit d’initié

«Se queda». Souvenez-vous, c’était l’été dernier. Bras dessus bras dessous, Gerard Piqué annonçait sur Twitter que son coéquipier Neymar restait au FC Barcelone. Dix jours plus tard, le Paris Saint-Germain débauchait la star brésilienne pour 222 millions d’euros. Pas de quoi décontenancer pour autant le très taquin Gerard Piqué, qui a récidivé cet été.

Mardi 12 juin: nous sommes à deux jours du début de la Coupe du monde. L’attaquant vedette de l’équipe de France Antoine Griezmann est attendu au tournant à la conférence de presse des Bleus. Voilà des mois qu’il flirte avec le Barça, tout en proclamant son amour à son club actuel, l’Atletico Madrid. Mais il a promis de clarifier son futur avant le début de la compétition en Russie. Les journalistes n’en tireront pourtant pas un mot, malgré une tentative désespérée via une voix automatique.

Des états d’âme à 23 millions

C’est que Gerard Piqué joue sur deux tableaux. Côté pile: une brillante carrière de défenseur au Barça et en équipe d’Espagne, avec qui il dispute la Coupe du monde (et pourrait affronter Antoine Griezmann). Côté face, celle d’un entrepreneur aux multiples casquettes, contrôlant notamment la société d’investissement Kerad 3 (14 millions d’euros au capital, gérés par UBS). Ou la coentreprise Kosmos, qui vient d’obtenir le mandat de la Fédération internationale de tennis pour réformer la Coupe Davis. Budget: 3 milliards de dollars sur vingt-cinq ans.

Dans l’affaire Griezmann, Kosmos Studio a tout anticipé depuis des mois. La société de production suit le petit attaquant des Colchoneros depuis le 16 avril et, après une enchère planifiée de près de deux mois, a livré l’épilogue dans un «documentaire», diffusé en prime time le 14 juin.

Les images défilent: sessions d’introspection et de tatouages, confessionnal post-match sur les escaliers de la villa et déclarations grandiloquentes des proches façon «Ici, tu peux faire l’histoire, là-bas, tu seras un joueur de plus». Après trente minutes d’états d’âme diffusées en prime time, Antoine Griezmann finit par annoncer sa «décision» (c’est le titre du film) de rester à l’Atletico Madrid. Bien sûr, via une sérieuse revalorisation salariale: 23 millions d’euros, selon le média spécialisé El Confidencial.

Le «se queda» de trop

Faire jouer la concurrence pour faire avancer sa carrière? Même si la communication est innovante pour le football, la stratégie est vieille comme le «Mundial». En réalité, le problème tient davantage au fond: Kosmos Studios appartient à Gerard Piqué, qui a donc contré les intérêts de son propre club.

Côté barcelonais, ce nouveau «se queda» est d’autant plus dur à avaler que le président du club, Josep Maria Bartomeu, s’était personnellement engagé pour convaincre Antoine Griezmann, causant un incident diplomatique avec le club rival. Le Barça – qui méconnaissait tout des images – a timidement promis de tirer les oreilles de sa star de 31 ans dont le contrat pèse un demi-milliard d’euros, et qui affiche fièrement son logo «Power to the Players» sur les réseaux sociaux.

Le football n’en est pas à ses premiers conflits d’intérêts. Un exemple parmi d’autres: il y a deux ans, le blog «Football Leaks» éclairait la problématique des «agents doubles» à travers la fiche de paie de Mino Raiola. A la fois «agent» de Paul Pogba et «intermédiaire» pour les clubs de départ (Juventus) et d’arrivée (Manchester United), il avait été rémunéré par les trois parties signataires du transfert du milieu de terrain français, empochant 54 millions de francs au passage. Soit 40% de la transaction totale.

Mélange des genres

«Griezmann a embarqué tout notre argent», ironisait Diego Costa suite au renouvellement du contrat de son coéquipier de l’Atletico Madrid. On ne le sait pas encore, mais le second club de la capitale a peut-être décidé de vendre une partie des droits d’Antoine Griezmann à un fonds d’investissement pour financer son salaire. A l’instar de l’opération réalisée en 2013 pour Koke, qui appartient à 30% au fonds Quality Football Ireland, selon «Football Leaks».

Le poker menteur avec Gerard Piqué aurait alors permis – outre l’accélération du transfert de revenus des clubs vers les joueurs – de gonfler artificiellement la valeur de l’attaquant français, en spéculant sur un éventuel transfert. Au plus grand bonheur des actionnaires qui se sont payé une «part» d’Antoine Griezmann.

Lire notre enquête: Le football lance ses premiers subprimes

Dans le monde de la finance, ce type de une-deux entre Piqué et Griezmann aurait un nom: délit d’initié. Et, vu les sommes en jeu, il n’y a qu’une différence: les joueurs ne sont pas encore cotés en bourse.

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