Revue des idées économiques

Les «bonnes» innovations financières

Robert Shiller, le célèbre auteur de l’exubérance irrationnelle, propose un nouveau produit financier qu’émettrait l’Etat, le TRILL. Il offrirait un coupon qui serait fonction du PIB du pays. Débat sur la bonne et l’inutile innovation

Robert Shiller, économiste et auteur de «l’exubérance irrationnelle», très perspicace dans l’anticipation des crises, s’en est récemment pris aux autorités de réglementation qui exigent que les produits financiers soient transparents et simples. «L’interface avec le consommateur doit être simple et compréhensible, mais les produits eux-mêmes n’ont pas à être simples», écrit-il dans le Financial Times. Le consommateur emploie suffisamment de produits technologiques complexes, de l’automobile au portable, mais au fonctionnement relativement simple. Il appartient précisément aux autorités de renforcer la confiance envers la «bonne innovation». Faut-il vraiment que tout le monde n’investisse que dans la pierre?

La bonne innovation, à son goût, c’est celle qui permet à l’investisseur immobilier de se prémunir contre le risque d’une baisse des prix ou d’une récession. Celle qui accompagne les produits de prévoyance en offrant une couverture contre l’inflation, contre le risque de vivre extrêmement longtemps et d’encourir des dépenses supérieures aux prévisions. La bonne innovation, on la trouve aussi dans les fonds de placement liés à l’âge de l’acquéreur. La finance ne manque pas d’idées, aisées à comprendre et fort utiles.

L’économiste recommande à l’Etat dans le contexte actuel de baisse des recettes fiscales d’émettre une nouvelle catégorie de titres, les TRILLS (1). Ce nouvel instrument s’appelle ainsi parce qu’il verse un coupon d’un trillionième du PIB américain. L’Etat verse un coupon directement fonction du PIB. Il aurait l’énorme avantage de stabiliser le budget puisqu’en phase de récession, lorsque les recettes fiscales sont moindres, l’Etat verserait un montant plus bas. En période de forte croissance par contre, le coupon serait plus élevé. C’est un instrument de couverture contre le risque de choc économique. Sa durée serait la plus longue possible.

L’investisseur, par exemple une caisse de pension, tirerait aussi un avantage majeur. Comme le cash-flow dépend du PIB, le TRILL permet le maintien du niveau de vie à la retraite. Il n’est accompagné d’aucun risque de contrepartie puisque l’Etat est l’émetteur. Enfin, il s’inscrit dans la tendance actuelle qui vise à accumuler des actifs dits réels (par opposition à nominaux).

Ses travaux montrent que le rendement des TRILLS serait proche de celui des actions, mais le risque (volatilité) serait moitié plus faible. Au cours des années 1990, la performance aurait même dépassé celle des actions (selon l’indice S & P 500). L’investisseur profite aussi d’une bonne diversification des placements.

Robert Shiller avait déjà proposé l’emploi des TRILLS en 1993. L’idée est revenue à la surface en 2004 avec Borenszein et Mauro. Mais aucun pays n’a décidé de lancer ces produits. Toutefois la Bulgarie, la Bosnie et le Costa Rica ont émis des produits similaires, des options liées au PIB, dans les années 1990 dans le cadre du plan Brady de restructuration de la dette. Enfin en 2001, Singapour a émis des «nouvelles actions de Singapour» qui paient un coupon de 3% ajouté aux taux de croissance du pays, s’il est positif.

Robert Shiller estime que les TRILLS n’ont pas encore été adoptés par les grands Etats simplement parce que le besoin n’est pas encore apparu. De plus, l’une des priorités de Washington consiste à assurer la liquidité du marché de la dette gouvernementale plutôt que son efficacité. Mais, selon l’économiste, «pour l’investisseur qui aimerait un instrument lié à l’augmentation du PIB et de la productivité, il n’y a pas d’alternative aux TRILLS».

(1) The case for TRILLS: Giving the people and their pension funds a stake in the wealth of the nation, Mark Kamstra and Robert Shiller, Cowles Foundation, 2009

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