Banques

Le boom des métiers liés à la «compliance»

Les licenciements sont monnaie courante désormais sur la place financière genevoise. Pourtant, le nombre d’emplois bancaires reste stable. Une explication vient du fait que les banques continuent de recruter, en particulier certains profils bien précis

Qui n’a pas entendu parler d’une vague de licenciements dans une banque ces derniers mois? Et qui ne connaît pas un banquier s’étant retrouvé au chômage du jour au lendemain après 20 ou 30 années de bons et loyaux services au sein d’un seul et même établissement?

Sur la place financière ces récits sont devenus monnaie courante. Pourtant, mois après mois, les statistiques ne font état d’aucun bond du chômage. A Genève, ils étaient 715 chômeurs à être inscrits dans la rubrique «banques» au mois de janvier 2014, contre 662 au mois de février 2016, selon le département cantonal de l’emploi. Les chiffres de la Fondation Genève Place Financière font certes état d’un recul du nombre d’emplois bancaires, de 20 105 fin 2009 à 18 855 fin 2015, mais on reste là aussi loin du cataclysme tant redouté.

Alors que se passe-t-il? Les banquiers ne vont-ils pas s’inscrire au chômage lorsqu’ils perdent leur emploi? Retrouvent-ils tout de suite une place au sein d’un autre établissement, voire dans un autre secteur d’activité? Il y a certainement un peu de cela. Mais une autre explication est également à chercher du côté des banques elles-mêmes. Car si elles licencient des gérants plus assez rentables ou des employés du «back-office» dont les tâches ont été externalisées auprès de sociétés spécialisées, elles continuent également de recruter des collaborateurs.

Des compétences recherchées

Un coup d’œil sur les sites d’emplois en ligne suffit pour s’en convaincre. On se rend compte alors qu’un profil est aujourd’hui tout particulièrement recherché par les banques: celui de «compliance officer», ou de responsable de la conformité en français. Une fonction qui consiste à s’assurer que toutes les réglementations en place sont bien respectées par la banque et ses employés.

«Il y a beaucoup de demande, confirme Amandine, recruteuse dans une agence de placement préférant garder l’anonymat. Tant au sein des grandes que des petites structures.» Conséquence: la concurrence est féroce entre les établissements pour mettre la main sur la perle rare. «Les candidats expérimentés dans la compliance ou l’audit bancaires sont de plus en plus rares, poursuit-elle. Si bien que certains viennent désormais d’autres cantons, voire de Paris.»

Si le boum des métiers liés au contrôle interne n’est pas nouveau, le phénomène semble toutefois s’accélérer dans les banques de la place. A l’UBP, l’équipe dédiée a doublé en taille depuis 2011, notamment en raison des acquisitions réalisées par la banque et de la prolifération des nouvelles exigences réglementaires. Elle compte désormais une soixantaine de personnes, soit 5% environ du total des employés du groupe. «C’est un ratio comparable à ce qui se fait dans les autres établissements de notre taille, précise Raoul Jacot-Descombes, responsable des risques et de la compliance au sein de la banque privée genevoise.

La cause de cette croissance n’est un secret pour personne; elle s’explique par la multiplication des exigences et des réglementations auxquelles sont soumises les banques désormais. «Nous devons non seulement nous assurer que nous respectons les règles en Suisse, mais aussi les règles des pays dans lesquels résident nos clients», poursuit Raoul Jacot-Descombes.

«Tout sauf un phénomène de mode»

Si la «compliance» concernait au début des années 2000 surtout, voire uniquement, la lutte contre le blanchiment d’argent, tel n’est plus le cas aujourd’hui. Avec la crise financière, les réglementations bancaires se sont multipliées: MiFID, EMIR, UCITS, [les règles du] GAFI, LSfin, LEfin sont autant d’acronymes qui ne disent rien au commun des mortels mais qui représentent les préoccupations quotidiennes des banquiers en 2016. Sans oublier la problématique de conformité fiscale qui est venue s’ajouter à tout cela à partir de 2010 et qui nécessite un contrôle strict des avoirs de la clientèle. On pense à Rubik, au programme américain de régularisation, à Fatca et puis, à partir du 1er janvier 2018, à l’échange automatique d’informations.

Pour Natacha Polli, du cabinet de conseil indépendant PAZ Consultants, la «compliance» est ainsi tout sauf un phénomène de mode. «Sa montée en puissance reflète la complexification des affaires et l’inflation des normes auxquelles sont soumises les banques, explique-t-elle. Les autorités attendent des établissements qu’ils puissent attester du fait qu’ils respectent les règles et gèrent au mieux leurs risques.»

Pour répondre à ces attentes et contrôler l’application des nouvelles règles, les banques ont donc été contraintes d’engager du personnel en conséquence. S’il n’existe a priori pas de profile type pour devenir «compliance officer» – il y a des juristes de formation, des économistes, des actuaires, des mathématiciens – nombre d’entre eux ont toutefois été formés sur le tas.

Formation continue

Un point crucial dans cet environnement qui évolue en permanence est celui de la formation continue. Outre celles qui sont proposées à l’interne, deux programmes existent à Genève. Le premier est un «Certificate of Advanced Studies» en «Compliance Management» délivré par l’Université de Genève depuis 2003 et chapeauté par un Comité de professeurs de la Faculté de droit et des professionnels dont Natacha Polli est l’une des coresponsables. Destiné «aux personnes déjà actives dans une fonction de compliance ou appelées à le devenir», le programme se déroule sur une année et compte une trentaine de places pour chaque session. «Il connaît un succès qui se confirme d’année en année», assure sa coresponsable.

Deuxième possibilité: les formations proposées par la société spécialisée dans la compliance bancaire et financière VisionCompliance. «Nous formons plus de 200 compliance officers par année entre Genève et Zurich, précise son directeur François Larrey. Des employés de banque la plupart du temps, qui suivent entre 30 et 40 heures de cours pour mettre à jour et perfectionner leurs connaissances. Si nous ne prenons que des gens qui ont de l’expérience dans le domaine et qui sont proposés par leur banque, nous avons toutefois depuis deux ans davantage de compliance officers qui viennent d’eux-mêmes et non plus via leur banque», poursuit-il.

Si ces formations ont le vent en poupe, c’est que les besoins des banques dans ce domaine ne sont pas près de se tarir. Alors que «l’urgence du moment» concerne l’application de Fatca et de l’échange automatique, le vrai défi pour l’avenir concerne toutefois la future loi sur les services financiers, conclut Natacha Polli. «Il s’agira pour les banques de s’assurer qu’elles vendent à leurs clients le bon produit de la bonne façon.» Autant de travail en perspective pour les «compliance officer».

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