Banque

Boris Collardi, les raisons d’un changement de cap

Directeur général de Julius Baer depuis plus de huit ans, le Vaudois va rejoindre Pictet l’an prochain. Pour une meilleure qualité de vie? Ou parce que la banque genevoise veut changer de cap?

Un départ aussi surprenant qu’éclair. A peine sa démission annoncée, Boris Collardi a quitté Julius Baer, la banque qu’il dirigeait depuis un peu plus de huit ans, avec effet immédiat, explique un porte-parole. Le principal intéressé, lui, est injoignable, préférant rester discret après avoir secoué la place financière dans les premières heures de la semaine avec une nouvelle qu’à peu près personne n’avait anticipée, y compris peut-être la banque elle-même.

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Une surprise pour tous les analystes qui couvrent Julius Baer et, pourtant, ce n’est pas faute d’avoir attribué au Vaudois des envies d’ailleurs. En 2016, Tidjane Thiam affrontant des difficultés pour exécuter son plan de restructuration de Credit Suisse, certains l’imaginaient déjà se faire remplacer par Boris Collardi. En 2016 toujours, d’autres observateurs voyaient ce dernier sortir de chez Lombard Odier à Genève. Pour racheter une banque qui peinait à retrouver la croissance? Non, pour rejoindre le collège des associés, estimaient alors des connaisseurs de la place.

Partage des tâches

Ce sera finalement Pictet, la grande rivale de la banque privée genevoise, qui aura mis la main sur le banquier prodige – plus jeune à avoir atteint, à 34 ans, une telle fonction chez Julius Baer. Mi-2018, le Vaudois entrera au collège des associés et prendra la direction de la gestion de fortune, en tandem avec Rémy Best.

Dans un communiqué, Nicolas Pictet, associé gérant senior, s’est dit «très heureux de pouvoir accueillir au sein du collège des associés un homme de l’envergure et de la réputation de Boris Collardi, tout particulièrement à une époque où les perspectives de la gestion d’actifs et de fortune dans le monde n’ont jamais été à la fois aussi prometteuses et présenté autant de défis».

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Pour l’avocat genevois Carlo Lombardini, «c’est un choix intelligent pour les deux parties. La plupart des banques sont devenues des bureaucraties peuplées de technocrates lugubres et Pictet est très différent, ce qui fait le succès du groupe».

Ni Julius Baer ni Pictet n’avancent de raisons pour le départ et l’arrivée du banquier, mais il peut y en avoir plusieurs. Ce Nyonnais «a pu vouloir retourner en Suisse romande», imagine un connaisseur de la place qui préfère rester anonyme. Ou vouloir réduire la pression qui pèse sur ses épaules: «Dans une entreprise cotée, il faut rendre des comptes constamment. Chez Pictet, il ne devra le faire que face aux associés qu’il pourra plus facilement convaincre», poursuit-il, ajoutant que celui qui a été l’un des banquiers les mieux payés de Suisse chez Julius Baer ne devrait pas y perdre au change à Genève, au contraire.

Spécialiste des acquisitions

Si le Vaudois qui partageait sa vie entre Zurich et l’Asie, région sur laquelle il a fortement mis l’accent pour développer la gestion de fortune, gagnera en qualité de vie, qu’obtient Pictet? L’établissement genevois, rétif à toute forme d’acquisitions pour grandir, s’offre ici le spécialiste en la matière. «Pictet a peut-être voulu changer de cap mais sans avoir les compétences à l’interne et se serait donc tourné vers Boris Collardi», poursuit l’expert.

Le communiqué de Pictet semble lui donner tort: la présence de Boris Collardi «à nos côtés est pour nous l’occasion de réaffirmer notre volonté de poursuivre notre stratégie d’indépendance, de développement par croissance organique et d’approche à long terme, en ayant toujours à l’esprit de servir nos clients au mieux de leurs intérêts», y explique Nicolas Pictet. A l’interne, une source confirme: «L’arrivée de Boris Collardi ne changera rien au modèle de développement, basé sur la croissance organique, appliqué depuis 212 ans.» Cette source ajoute que «les associés le connaissent depuis de nombreuses années et le considèrent comme un homme de grand talent», qu’ils «partagent une proximité de pensée, un esprit entrepreneurial et des compétences managériales». Boris Collardi pourra faire bénéficier le groupe de sa connaissance approfondie de la gestion de fortune, opérationnelle et géographique, ajoute-t-elle, signalant que Pictet voit loin: «Un associé reste en moyenne en fonction de 20 à 25 ans».

Il est néanmoins plutôt rare chez les banques privées de faire entrer au collège une personnalité extérieure, qui n’ait pas au moins effectué une partie de sa carrière à l’interne. D’un père italien et d’une mère suisse, Boris Collardi a mis un pied dans la finance chez Credit Suisse à 19 ans après avoir effectué une maturité commerciale et avant de devenir diplômé de l’IMD et de s’installer quelques années à Singapour, de gravir plusieurs échelons, puis de rejoindre Julius Baer. C’est peut-être cette étape asiatique qui intéresse le plus Pictet, tant l’Asie, continent à la croissance spectaculaire, est devenue l’eldorado des banquiers suisses ces dernières années. L’Asie fait d'ailleurs déjà partie des marchés cible de Pictet, présent à Hongkong depuis 1985 et à Singapour depuis 1995 avec des effectifs qui sont passés de 100 en 2011 à 280 aujourd’hui.  

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