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Le bouclier fiscal est essentiel afin d'éviter l'imposition confiscatoire

OPINION. L’impôt sur la fortune repose sur un équilibre fragile. Avec l’évolution timide, voire négative, des rendements de fortune, il se rapproche de la confiscation. C’est pourquoi le bouclier fiscal doit être conservé, affirme Xavier Oberson, professeur à l’université et avocat

L’impôt sur la fortune est un impôt purement cantonal. Il existe en Suisse depuis longtemps et précède l’apparition de l’impôt sur le revenu.

A partir du 1er janvier 2001, la loi fédérale sur l’harmonisation des impôts directs des cantons et des communes en a précisé les éléments essentiels. L’impôt sur la fortune a ainsi pour objet l’ensemble de la fortune nette du contribuable au 31 décembre de la période fiscale. Les cantons sont par contre libres d’en déterminer le taux. On constate ainsi de grandes variations. D’un côté, on distingue les cantons présentant des taux élevés, notamment Neuchâtel, Vaud ou Bâle-Ville avec des taux avoisinant les 0,8% et surtout Genève, qui détient la palme avec un taux de 1%. De l’autre, on rencontre des cantons plus modestes, notamment Nidwald, Obwald, Schwytz, Soleure ou Uri, avec des taux inférieurs à 0,25%.

Au fil du temps, le poids de l’impôt sur la fortune, notamment dans les cantons à forte fiscalité, a posé problème. En effet, depuis son apparition, la situation économique a fondamentalement changé. Il arrive fréquemment aujourd’hui que le rendement de la fortune soit inférieur aux taux d’imposition. En l’absence de rendement correspondant, le patrimoine s’érode ainsi peu à peu.

De plus, notamment pour les entreprises familiales ou les entrepreneurs, la fortune commerciale ne représente pas à proprement parler une fortune liquide, mais plutôt un facteur de production, permettant de générer des revenus de l’activité indépendante. La valorisation de cet outil de travail, parfois éloignée des réalités économiques, peut conduire à imposer de façon disproportionnée une fortune dont l’entrepreneur ne peut librement disposer. Enfin, le cumul de l’impôt sur le revenu et la fortune peut s’avérer confiscatoire, contraignant certains contribuables à vendre leurs biens pour s’acquitter de leurs impôts, voire à déménager vers des cieux plus cléments.

Un taux maximal de 71,5% du revenu à Genève

Conscients du problème, certains cantons ont ainsi introduit une mesure législative dénommée «bouclier fiscal», destinée à réduire le risque de confiscation liée à l’imposition de la fortune. En droit genevois, les impôts sur la fortune et le revenu – centimes additionnels cantonaux et communaux compris – ne peuvent excéder au total 60% du revenu net imposable. Si l’on ajoute l’impôt fédéral direct, on arrive ainsi à un impôt maximum total de 71,5% sur le revenu. Cela dit, pour lutter contre un risque d’abus, le système prévoit un revenu théorique minimum de 1% de la fortune nette.

A notre sens, le système du bouclier fiscal se justifie sur la base de la garantie constitutionnelle prohibant une imposition confiscatoire. Il ne paraît pas admissible qu’un contribuable, notamment un entrepreneur, soit contraint de dilapider ses biens en raison d’une imposition sur la fortune évaluée théoriquement de façon importante qui s’additionne à celle de ses revenus.

Tendance à la suppression de l’impôt sur la fortune

De plus, surtout pour un petit pays comme la Suisse, il est important de suivre ce qui se passe au-delà de nos frontières. Or il est frappant de constater que l’impôt sur la fortune est loin de faire l’unanimité, dans son principe même. Un arrêt célèbre du Tribunal constitutionnel allemand datant de 1995 allait ainsi déclarer l’impôt sur la fortune inconstitutionnel, dans la mesure où son cumul avec le revenu provoque un impôt global qui dépasse le 50% du revenu. Dans la foulée, la plupart des Etats ont supprimé cet impôt, tandis que d’autres, comme les Etats anglo-saxons, à l’instar des Etats-Unis et du Royaume-Uni, ne l’ont jamais connu, préférant une imposition plus globale des revenus. Même la France vient de l’abroger, tout en conservant une imposition spécifique de la fortune immobilière.

On constate donc que l’impôt sur la fortune repose sur un équilibre fragile. Avec l’évolution timide, voire négative, des rendements de fortune, il se rapproche de la confiscation. La taxation de l’outil de travail pénalise tout particulièrement l’entrepreneur dans le développement de ses activités. En outre, la Suisse se voit désormais confrontée à de nombreux Etats qui, ouvertement, offrent des régimes fiscaux très attrayants et sans imposition de la fortune pour attirer sur leur territoire de riches contribuables étrangers (Royaume-Uni, Portugal ou Italie, notamment). Le bouclier fiscal n’est certes pas parfait et n’appréhende pas toujours toutes les particularités de chaque cas concret, mais il a le mérite d’éviter des situations potentiellement problématiques sous l’angle constitutionnel. Il faut à tout le moins le conserver.

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