Analyse

La bourse obligera les banques à se transformer

Il en va de l’évolution des actions des sociétés comme du rendement des obligations. Le prix en bourse est un signal fort. Mieux vaut comprendre sa signification avant qu’il ne soit trop tard. Les derniers jours sont riches d’enseignements à ce sujet. Ils nous conduisent à douter de l’avenir des banques universelles et à anticiper une vague de fusions bancaires dans un contexte de taux d’intérêt à zéro et de socialisation de la finance.

Reprenons point par point. L’une des plus grandes sociétés au monde, d’une valeur de presque 300 milliards de dollars en bourse et appartenant au cercle des «trop grandes pour faire faillite» (too big to fail, ou TBTF), jette l’éponge. General Electric sort de la finance et de la liste des TBTF. C’est un coup de tonnerre. La lumière gagne enfin les dirigeants du groupe créé par Thomas Edison. La position de son patron, Jeffrey Immelt, au pouvoir depuis 2001, devenait insupportable, tant la performance boursière était lamentable. L’action a baissé de moitié en quinze ans! Ce sont les marchés financiers qui ont imposé le virage stratégique. «General Electric veut être comme Siemens», titrait fort justement la Frankfurter Allgemeine de samedi. La finance, qui représente maintenant 58% du bénéfice de ce conglomérat, est trop gourmande en capital pour ce groupe aux ambitions majeures dans les moteurs d’avion, les techniques médicales, les locomotives et l’énergie.

Les marchés financiers ont été décriés par exemple à l’heure de la crise de la zone euro comme si la politique pouvait ignorer les lois élémentaires de l’économie. Aujourd’hui, ce sont les géants de la finance qui en font les frais. Certains observateurs ne manqueront pas de dénoncer «la tyrannie du marché». Et il est vrai que pour un boulanger comme pour une banque, celui qui offre les meilleurs produits aux meilleurs prix gagne des parts de marché. Mais c’est ainsi que le progrès économique a été rendu possible et non pas en se bloquant sur «les acquis».

De grands patrons de banque, dans la pure tradition socialiste, se plaignent du marché. Jamie Dimon, directeur général de JPMorgan, défend son modèle de banque universelle en reconnaissant toutefois que la performance du titre n’est pas satisfaisante. Le Financial Times l’avertit: «Ce sont les investisseurs et non pas le boss qui prendront la décision finale.»

Il n’est pas aisé de transformer un grand groupe. Un directeur général avouait récemment, en privé, que son principal défi portait sur le nécessaire changement de culture au sein de son groupe. Trop d’acteurs espèrent simplement se maintenir jusqu’au prochain bonus sans trop se remettre en question. Les guerres de pouvoir ne contribuent pas davantage aux nécessaires ajustements. Qu’il suffise de se pencher sur Deutsche Bank. L’ex-institut de Josef Ackermann, qui devra payer environ 1,5 milliard dans l’affaire de manipulation des taux, prépare une grande scission. En réalité, trois modèles stratégiques sont en discussion, la séparation entre la banque d’investissement et la banque de détail, la vente de Postbank et finalement le statu quo avec intégration juridique de Postbank. Deutsche Bank fait partie des groupes financiers qui détruisent de la valeur pour leurs actionnaires. L’expression signifie que le rendement des fonds propres est inférieur au coût du capital. Une garantie de sous-performance boursière. Les conglomérats entrent fréquemment dans ce cas de figure.

Deutsche Bank est en manque de fonds propres puisque ces derniers ne représentent que 3,5% du bilan malgré deux opérations de refinancement. De plus, sa banque d’investissement est un fardeau de plus en plus lourd à supporter. Mais, comme l’exprime à merveille le Spiegel, «c’est une question de bonus, de pouvoir et de vanité». L’institut allemand n’a pas non plus la maîtrise de ses coûts. C’est le plus mauvais élève de la classe dans la banque de détail (ratio de charges/produits de 80%), selon une étude de Morgan Stanley. La suppression de 250 des 740 succursales paraît nécessaire pour la maison mère, tandis que Postbank est condamnée à l’immobilité par un accord avec Deutsche Post qui l’oblige à maintenir ses 1976 succursales jusqu’en 2020. Que décidera Paul Achleitner, le décevant président du conseil de surveillance, un homme issu de l’assurance (Allianz) qui étudia par ailleurs à Saint-Gall? Un regroupement avec certaines activités de Credit Suisse ne profiterait-il pas aux deux banques?

Aujourd’hui, les écarts de performance boursière sont considérables au sein des banques. Santander est le premier groupe européen. Il vaut plus de 100 milliards de francs, plus du double de Deutsche Bank et 40% de plus qu’UBS.

La transformation ne s’arrêtera pas là. Dans la gestion de fortune suisse, Julius Baer, J. Safra Sarasin et UBP montrent leur capacité à jouer leur rôle de consolidation sur un marché des fusions qui devrait s’accélérer ces prochains mois. Ce sont des instituts qui profitent de processus de décision simples et efficaces. Une gouvernance éloignée des modèles privilégiés par la Finma où tout doit être équilibré, lisse et sans prise de risque.

C’est pourtant l’absence de changement qui constitue le plus grand risque dans la finance. Simplement parce que le client et la technologie changent. La disruption gagne la finance. La première génération de sociétés, celle de PayPal et Lending Club, ne menace pas encore les dinosaures. Mais «4700 milliards de revenus bancaires courent le risque d’être repris par les plateformes internet», selon une étude approfondie de Goldman Sachs. Les innovateurs numériques ont coutume de prendre 10 à 30% du marché traditionnel. Dans la gestion de fortune, les nouveaux noms sont Wealthfront ou Betterment. Ils ne gèrent que respectivement 2 milliards et 1,4 milliard de dollars. Mais ils sont extrêmement compétitifs auprès des «Henry» (high earning, not rich yet).

La meilleure stratégie de défense consiste à participer pleinement à l’innovation sur un marché qui doit s’attendre à d’énormes pressions sur les coûts sur ses canaux commerciaux traditionnels.

La participation au groupe des sociétés trop grandes pour faire faillite n’est pas une protection satisfaisante. Le coût d’appartenance à ce groupe dépasse ses bénéfices dans un rapport de 3 pour 1, selon un sondage de Morgan Stanley. Pourquoi seraient-ils plus proches des désirs des consommateurs? D’ailleurs la performance des TBTF est inférieure à celle des autres.

La participation au groupe des sociétés financières trop grandes pour faire faillite n’est pas une protection satisfaisante