Responsable opérationnel du groupe SWX – autrement dit de la Bourse suisse – depuis le mois d'octobre, soit depuis le départ d'Antoinette Hunziker, Jürg Spillman peut mettre à profit la période de silence médiatique que lui impose la réglementation boursière pour préparer l'avenir à l'abri de la curiosité du public. «Tant que l'offre publique d'achat sur les titres Virt-x n'est pas terminée, les responsables de SWX ne peuvent pas accorder d'interviews ni s'exprimer sans la présence d'avocats», objecte laconiquement Leo Hug, porte-parole de SWX. Avec la nomination de Reto Francioni (47 ans) à la tête du conseil d'administration en avril 2002, les responsables de la Bourse suisse tentent de trouver une porte de sortie honorable après l'échec commercial «partiel» de Virt-x, la plate-forme paneuropéenne lancée avec grand bruit en juin 2001.

En coulisses, on confirme que les discussions entre places boursières se poursuivent. Même si l'ample mouvement de concentration du paysage boursier européen prédit par les spécialistes il y a encore moins de deux ans semble provisoirement en panne. «Chaque pays veut conserver sa Bourse. Mais si, à la faveur du marasme boursier actuel, la pression sur les coûts continue à grandir, Virt-x a encore des chances de s'imposer comme plate-forme paneuropéenne car ses coûts de transaction sont parmi les plus bas et son système technique le meilleur», estime Oliver Widmer, responsable du négoce auprès de la banque de gestion de fortune Wegelin à Saint-Gall.

Opération de rachat d'actions

Pour sortir de l'impasse et élargir sa marge de manœuvre, la Bourse suisse décidait en décembre dernier de reprendre ses billes, soit les parts (38,9%) dans Virt-x de son partenaire Tradepoint et de lancer une offre de rachat sur le solde des actions Virt-x en mains du public. «Si la Bourse suisse prend le contrôle intégral de Virt-x – et je pense qu'elle y parviendra –, les banques londoniennes n'auront au moins plus leur mot à dire», se console le responsable du négoce d'une banque zurichoise.

La plupart des spécialistes et des responsables de négoce consultés s'accordent sur un point. A long terme, Virt-x ne peut faire cavalier seul, et une alliance avec l'une ou l'autre des places de Londres, de Francfort voire avec Euronext (soit l'union des Bourses de Paris, Amsterdam, Bruxelles et de Lisbonne) paraît incontournable. Ces spécialistes se montrent pourtant peu enclins à plébisciter l'une ou l'autre des plates-formes concurrentes comme partenaire idéal. D'autant que la dimension culturelle semble fortement imprégner les prédilections. «Pour avoir travaillé en Allemagne, je ne conçois pas une alliance avec Deutsche Börse. Je privilégierais un rapprochement avec le London Stock Exchange», observe un responsable du négoce d'une autre banque zurichoise.

Jeux de pouvoir

Ce dernier motive son jugement de la manière suivante: «Malgré le précédent convaincant d'Eurex (la Bourse germano-suisse des produits dérivés, ndlr), les Allemands tiennent la Suisse à l'écart et veulent rester les maîtres du jeu. Et, comme les dirigeants en place ne semblent pas enclins à céder leurs prérogatives, il ne faut pas s'attendre à une alliance boursière majeure cette année.» Un autre observateur attentif de la scène boursière ne conçoit une alliance avec Francfort que comme une solution de repli, «car pareille alliance ne constituerait qu'une solution centre-européenne limitée et non globale».

Ce point de vue est pourtant loin d'être partagé. «Certes, Londres et le London Stock Exchange présentent l'avantage du prestige et des volumes, mais leur système est archaïque et ils ont été très lents à se réorganiser en comparaison avec la Suisse. Leur système de compensation (clearing) est nettement moins efficace», avance un responsable d'une autre banque de gestion de fortune zurichoise qui souhaite lui aussi rester anonyme. Et ce dernier d'avancer ses arguments pour un rapprochement avec Francfort. «Deutsche Börse s'inspire de la même philosophie que la Bourse suisse, puisqu'elle est elle aussi organisée verticalement, intégrant le négoce, la compensation (clearing) et le déroulement. De plus, les deux places boursières peuvent capitaliser sur la réussite de leur premier-né, Eurex, devenu la première Bourse mondiale des produits dérivés.»

Paradoxalement, une alliance entre Virt-x ou Zurich et Deutsche Börse risque d'être entravée par les personnalités en place. «Venu du directoire de Deutsche Börse, Reto Francioni passe pour n'avoir pas été dans les meilleurs termes avec Werner G. Seifert, le patron de Deutsche Börse», souligne encore notre interlocuteur.