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Les boursicoteurs, rois du marché chinois

Les petits investisseurs règnent sur les bourses de Shangai et Shenzhen. Les indices ont plus que doublé en un an. Les craintes d’une bulle font surface

Les yeux rivés sur un écran à tube cathodique, Madame Ma fait défiler des courbes. Elle compose un code sur un petit clavier fatigué et affiche d’autres graphiques. Au fond de la boutique de courtage, que cette retraitée fréquente presque chaque jour, défilent sur le mur des centaines de noms et de cours des sociétés cotées à la bourse de Shanghai. «J’essaie de deviner ce qui va encore monter, explique Madame Ma. Mon mari ne me fait pas confiance. C’est sûr que c’est un peu comme une loterie, mais j’ai une amie qui a gagné 10 millions de renminbis» (1,5 million de francs).

En Chine, les petits investisseurs comme Madame Ma font le marché: ils assurent 80% du volume quotidien, quatre fois plus que sur les marchés occidentaux. Son agence pour boursicoteurs est située au cœur de Shanghai, à quelques pas de la Place du peuple. Un lieu où l’on pariait sur les chevaux avant que le parti communiste ne prenne le pouvoir et ne détruise le champ de course.

Ce matin de mai, le tableau géant affiche un rouge presque total. Comme presque tous les jours depuis une année, le marché est en hausse. Les chiffres passent au vert… quand les cours baissent. En douze mois, le principal indice de la bourse de Shanghai a doublé. Celui des valeurs technologiques de Shenzhen, ChiNext, a plus que triplé. Cette envolée a mis fin à plusieurs années de stagnation, mais nombre de financiers la décrivent aujourd’hui comme une bulle gonflée par les petits épargnants et qui risque d’éclater alors que la croissance de l’économie décélère. Le 28 mai a-t-il servi de premier avertissement? Ce jour-là, les écrans sont passés au vert vif. Shanghai a perdu 6,5%, avant de rebondir de 4,7% le lendemain. La semaine passée, malgré une alerte jeudi en cours de séance, s’est achevé sur un nouveau niveau record. L’indice a passé les 5000 points, son plus haut depuis 2008.

Dans une étude publiée il y a dix jours, les économistes de Credit Suisse ont fait part de leur inquiétude. Ils relèvent que les cours ne reflètent plus les fondamentaux des entreprises, et que les capitaux qui affluent sont de nature «spéculative». Tous les financiers ne sont toutefois pas de cet avis, en particulier les Chinois.

Fu Gang vient d’atterrir à Shanghai, où il est associé de River East. Ce gérant de hedge fund contrôle une autre société d’investissement, MaunaKai, à Hongkong. A elles deux, elles gèrent plus de 1,5 milliard de dollars américains. Pour lui, le 28 mai, «il ne s’est rien passé. C’était purement psychologique.» Le gérant de hedge fund, qui a gagné 20% sur le seul mois dernier, estime que «nous ne sommes qu’au début du marché haussier». Il y voit trois raisons: «d’abord, les investisseurs continuent de déplacer leurs actifs de l’immobilier vers les actions. Quelque 3000 milliards de renminbis sont prêts à être investis en actions. Dans deux ou trois ans, ce pourrait être 10 fois ce montant.» D’autant que la banque centrale desserre la vis monétaire.

Les deux autres raisons: «les taux d’intérêt, qui pouvaient dépasser les 10%, étaient considérés sans risque. Ce n’est plus le cas depuis que le gouvernement a laissé certaines entreprises faire défaut», relève Fu Gang. Les actions deviennent donc plus intéressantes. Enfin, «le gouvernement essaie de faciliter les introductions en bourse», conclut-il.

Assis à une terrasse de café sur Nanjing Road, Rencan Tian tire sur sa cigarette. «Ne vous fiez pas non plus aux valorisations qui peuvent paraître excessives selon les critères occidentaux, souffle le responsable de la coentreprise créée avec l’Union bancaire privée (UBP) en janvier dernier. Il faut regarder le potentiel de croissance des entreprises. Or le marché intérieur chinois est immense.» Rencan Tian a appris le français dès 9 ans à Shanghai, et a aussi étudié en Belgique. Avant de s’associer à l’UBP, il dirigeait HFT, une société commune entre Haitong Securities et Fortis qu’il avait créé en 2003, et qui gère 12 milliards de dollars américains. La capacité de progression de la bourse «reste considérable, assure-t-il, même si cela ira avec de fortes fluctuations. Le marché est loin d’être parfait, et il existe des tromperies, comme Hanergy (lire ci-après), mais nous sommes là pour faire le tri.»

Chez le courtier près de la Place du peuple, Monsieur Qu a son avis: «Voilà dix ans que j’investis des petites sommes et n’ai jamais vendu. J’ai fait pas mal d’argent. Mais l’envolée de cette année ne repose sur rien. Le marché va finalement retomber.» Pourtant, ce retraité hésite à prendre ses gains car «le gouvernement pousse les actions à la hausse pour financer l’économie. Il poursuit aussi un but politique: montrer au monde que l’économie chinoise se porte bien.»

Assis à côté de lui, un de ses amis à la chemise blanche impeccable, Monsieur Wu, 85 ans, sort un cahier jaune. Il y note le code des entreprises, la date à laquelle il a acheté le titre, et son prix. «Pour investir, j’étudie les tendances et je suis l’actualité, avance-t-il. S’il se passe quelque chose en Afrique qui pourrait influencer le cours des matières premières, je regarde quelles entreprises chinoises pourraient en profiter.» Avant d’avouer: «Il y a comme une bulle, c’est vrai. Il faut faire attention. J’ai connu la crise de 2007.»

La passion pour la bourse est aussi entretenue par les récentes entrées en bourse dont Monsieur Wu et ses amis n’ont pas réussi à profiter tant la demande était forte. Bloomberg a calculé que les 144 entreprises nouvellement cotées cette année avaient vu leur cours augmenter en moyenne de 539%, dont 44% le premier jour de cotation.

A quelques rues du Bund et de ses bâtiments historiques, une quarantaine de personnes font la queue chez Guosen Securities, un courtier contrôlé par l’Etat. Elles viennent ouvrir un compte. Credit Suisse relève qu’il s’en est ouvert en Chine 4,2 millions dans la seule semaine du 24 avril; et 2,6 millions au cours de celle du 22 mai. Des nombres qui expliquent pourquoi le volume quotidien à la bourse chinoise a désormais dépassé celui de Wall Street.

Madame Zhou est dans la file. «J’ai ouvert un compte en 2007, mais trop tard. La bourse a chuté. Alors je n’y ai plus touché jusqu’à l’an dernier», raconte cette traductrice, mère de deux enfants. «Je suis venue pour augmenter le risque que je prends avec mon compte. La marge de fluctuation est limitée à 10% par jour; elle va passer à 20%. C’est peut-être plus dangereux, mais j’ai aussi l’espoir de gagner davantage.»

Dans l’agence Guosen, des messages défilent sur un écran: «Téléchargez gratuitement notre application pour passer vos ordres», suivi de «Attention aux fraudes». Sur le réseau social WeChat, les groupes d’investissement se multiplient. «Tout le monde se prend pour un expert, raille un financier de Shanghai. Les Chinois restent obsédés par le rendement absolu, ils ignorent les risques pris pour l’atteindre.»

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